mardi 3 janvier 2012

Madeleine

Coll. Privée

Une fois de plus, la rame du métro ne repart pas. Une voix grésille : « Nous allons marquer un temps d’arrêt. Merci de votre compréhension ». Encore un quart d’heure de perdu... Les voyageurs s’agitent, regardent l’heure, tapotent sur leur mobile, marmonnent, descendent et remontent...
Sur le quai opposé, allongé sur trois sièges, un homme, la cinquantaine, barbu et chevelu, deux béquilles à son flanc, sommeille, comme une sentinelle fatiguée.
De temps à autre, quelqu’un le hèle à l’autre bout du quai, répétant sans se lasser : « Hep, hep ! là-bas, tu viens ? ».
C’est une femme … Débordante dans tous les sens du terme. Courbée en deux, elle fixe l’homme qui ne sourcille pas. “Hep, hep. Eh toi !”, insiste-t-elle. L’homme ne bouge pas. Tous les voyageurs, eux, tournent la tête pour voir qui crie comme cela.
La voilà qui minaude. Elle s’est levée et renouvelle ses mimiques : simule des baisers qu’elle lui envoie en soufflant sur ses mains potelées, cligne de l’œil, de ses lèvres extirpe des petits sons « pftt, pftt »…La voilà qui se tape sur les cuisses, et qui… relève délicatement sa jupe plissée grise découvrant des mollets épais et gonflés, esquissant une danse.
Impassible, l’homme somnole toujours.
La femme est à bout de séduction. Elle retourne sur son siège et se tait. Un temps passe. La plupart des passagers sont retournés dans leur quant à soi.
En dernier recours, elle attire à elle un sac à provisions. Elle dénoue avec précaution les ficelles, fouille et en extirpe un litre de rouge qu’elle dépose devant elle sur le sol sans commentaire. La bouteille résonne imperceptiblement au contact du sol. La femme détourne la tête comme soudainement absorbée par le va-et-vient des voyageurs sur le quai.
L’homme a frémi sans vraiment bouger, mais a ouvert les yeux. Vigilant.
Alors la femme ramène la bouteille à elle. La câline comme un enfant. Elle la débouche et gourmande, passe et repasse sa langue sur le goulot.
L’homme finit par secouer sa lourde carcasse. Aussitôt, autour de lui, on s’éloigne de quelques pas. Il empoigne ses béquilles, reste un moment planté, la tête baissée, puis péniblement se met en route en direction de la correspondance... et de la femme.
Il prend son temps. S’arrête. Repart. Il jure, apostrophe les passants, déshabille les femmes du regard, se permet quelques gestes obscènes. Et rit.
Arrivé à quelques pas de la correspondance, il jette un regard à la femme qui l’ignore et il s’époumone, faisant sursauter tout le monde :
« Alors, mignonne, on y va ? »
La femme prend la bouteille, la tourne et retourne un moment, sans toutefois la reboucher. De son côté, il fait des moulinets avec l’une de ses béquilles. Subitement, elle cesse de jouer avec sa bouteille et la cale entre ses jambes, comme par défi. Lui, goguenard, reste debout face à elle. Et d’une belle voix rauque, grave et bien placée, il entonne une romance, tandis que le métro repart.




1 commentaire:

Faucon a dit…

Une nouvelle étrange et sensuelle. Un regard généreux sur la différence.