jeudi 8 décembre 2011

Les cendres de Mamie

Collection privée

Les dernières volontés de mamie étaient formelles : « Je vous demande de disperser mes cendres aux Buttes-Chaumont, à côté du lac, dans la grotte où j’ai rencontré Marguerite ».
Le jeune notaire s’était arrêté de lire, doutant un instant de ce qu’il venait de proférer. Il se gratta la gorge, prit le temps d’une pause, et, s’approchant de mon frère et moi par-dessus son bureau, déclara doctement : « Naturellement, il convient de prendre en compte la volonté de la défunte. Toutefois, le décret de mars 2007 n’autorise pas de disperser les cendres d’un défunt sur la voie publique… ». Comme nous restions muets, il reprit à voix basse :
— Vous pourriez déposer ou inhumer l’urne de votre grand-mère dans une propriété privée ou encore les disperser en pleine nature, mais en tout cas aux Buttes-Chaumont, cela me paraît... comment dire.... compromis. C’est même rigoureusement interdit, conclut-il à voix haute et ferme.
Il attendit un moment une réaction de notre part. Mon frère et moi nous regardâmes, puis hochâmes la tête, comme semblait l’attendre Maître Dubourg. Juliane, ma fille de 17 ans, derrière mon dos, se mit à ricaner. Personne ne releva. « Continuez, finis-je par dire pour dissiper le malaise. « Qu’a-t-elle trouvé d’autre ? » pensai-je un instant.
La suite en fait ne présentait que peu d’intérêt : Mamie n’avait rien. Elle ne léguait rien. Pas de dettes, non plus d’ailleurs. C’était déjà cela. Quelques bibelots, des livres...  Il ne nous resterait en fait d’héritage que nos souvenirs d’enfance.  Car Mamie avait été une grand-mère épatante. Elle nous avait quasi élevés mon frère et moi, parce que les parents n’étaient presque jamais là. Je proclamais souvent que ma mère n’était restée en continu avec moi que 9 mois le temps de sa grossesse. Cela avait été identique pour mon frère. Aussitôt redevenue femme à part entière, elle reprenait sa vie de théâtre en tournée perpétuelle. Quant à mon père, éclairagiste, il était des mêmes voyages la plupart du temps. Mamie avait assuré à leur place. Elle était notre référence… et aujourd’hui encore la seule, puisque mes parents avaient eu la triste idée de se buter en voiture un soir où ils avaient peut-être trop arrosé une Première réussie.
C’est pourquoi, à la sortie de chez le notaire, deux questions nous taraudaient, Benoît et moi : « Qui était donc Marguerite ? » et « Comment respecter les volontés de Mamie ? ».
La vie de Mamie nous avait toujours paru transparente. Depuis que nous étions nous aussi des adultes « responsables »,  nous allions la voir régulièrement à Villeneuve-sur-Yonne où elle s’était retirée. Enfin, régulièrement est peut-être exagéré. Mais on ne laissait jamais passer un mois sans descendre un jour ou deux lors d’un week-end. Mamie avait de la conversation. Elle était même bavarde, mais elle ne nous avait jamais parlé de Marguerite…
Quant aux Buttes-Chaumont, cela ne représentait pas grand-chose pour moi. Je n’y avais mis les pieds qu’à l’âge de 5-6 ans deux ou trois fois : je gardais un vague souvenir d’un parc qui monte et descend, d’un Guignol et de barbe-à-papa poisseuse. Pour Benoît, c’était un manège avec des chevaux de bois et un lac avec des canards. Mais de grotte ? Point.
« C’est interdit de toute façon... C’est pas possible... Tant pis... », nous agaçait Juliane, qui en réalité trouvait l’histoire à son goût et qu’une éventuelle transgression excitait par avance.
* * *
Le mystère « Marguerite » fut très vite levé. Le soir même, un vieux monsieur à la légion d’honneur débarqua chez moi, après avoir longuement bataillé avec la gardienne qui ne voulait pas le laisser entrer :
— Vous êtes bien la petite fille de Mme Agathe Sélestant ? me demanda-t-il d’entrée.
J’acquiesçai.
Nous étions de ses amis…, me dit-il. Enfin, ma femme surtout. Essentiellement.
Il s’écarta pour laisser passer une ravissante petite vieille aux cheveux bleutés, coquette et rosissante. Elle me fit un petit signe complice.
J’ai beaucoup entendu parler de vous et de votre frère, dit-elle timidement. Nous étions très proches, elle et moi…
Agathe s’occupait de ma femme, quand je partais en voyage, coupa le vieil homme. Marguerite ne sait pas vivre seule et Agathe était comme une dame de compagnie pour elle.Et mon mari partait souvent, ajouta en souriant Marguerite.
Je l’observais. Marguerite contrastait avec Mamie - femme solide, joyeuse et sûre d’elle. Elle semblait douce, presque repliée sur elle-même. Pourtant, elle ne devait pas être aussi fragile que son mari semblait l’imaginer. Son regard laissait parfois entrevoir une détermination farouche et secrète, qui retombait dès qu’il la regardait.
Marguerite  n’osait pas venir seule. Je vous l’ai amenée. Je vous la laisse. Je passerai la reprendre dans deux heures.
C’est ainsi que Marguerite entra subitement dans notre vie. Durant ces deux heures, Benoît et moi avons découvert tout un pan caché de la vie de notre grand-mère. Nous ne nous étions jamais interrogés sur ce qu’elle pouvait avoir vécu ou non, sur ce qu’elle faisait lorsque nous n’étions pas avec elle, sur ses sentiments, à part qu’elle nous chérissait. Nous ne nous étions jamais étonnés non plus de l’absence d’un grand-père. Nous réalisâmes qu’il n’y en avait jamais eu. La naissance de mon père avait été accidentelle. Nous réalisâmes que mon père n’avait jamais vraiment abordé la question. Inconsciemment, nous devions penser notre grand-mère était veuve. En fait, elle avait aimé. Et l’amour de sa vie était là devant nous. Fluette, tout autant qu’obstinée et sereine.
« Votre grand-mère ne vous a rien cachés. Mais vous ne vous posiez aucune question sur sa vie, alors me disait-elle : « A quoi bon, Marguerite, gardons cela pour nous deux ! ». Quant à mon mari... il a toujours eu d’autres compensations. »
Pour Marguerite, en tout cas, il n’était pas question de déroger aux dernières volontés de son amie. Benoît et moi tentâmes un moment de la dissuader, mais Juliane avait pris le parti de Marguerite. Nous finîmes par lâcher et l’associâmes aux préparatifs de « la cérémonie ».
Pourquoi ne pas disperser une partie des cendres à Villeneuve-sur-Yonne, là où elle a vécu ?, suggéra un moment Juliane. On dira au crématorium ; vous nous en mettez pour deux urnes…
Ah non ! s’écria aussitôt Marguerite, si on sépare les cendres aujourd’hui, au moment du Jugement dernier, comment Mamie se récupérera-t-elle ?
— Pardon ?, demandai-je, incrédule.
Imaginez la tête d’un côté, le tronc de l’autre, expliqua-t-elle. Je veux la retrouver en entier lorsque je la rejoindrai.
* * *
Le jour de la crémation, les cendres nous furent remises par un homme à la mine de circonstance. Nous avions bien précisé que « non, nous ne souhaitions pas les placer dans le columbarium ». Mon frère Benoît avait évoqué un caveau familial, tandis que j’avais parlé d’une dispersion dans un jardin du souvenir. L’homme ne releva pas la contradiction et nous remit Mamie dans son urne. Nous l’avions choisie la plus légère possible. Marguerite avait insisté pour qu’elle soit de couleur émeraude « comme la couleur de ses yeux ».
Nous nous retrouvâmes dehors avec l’urne dans les bras. Juliane ouvrit son sac à dos et nous enfilâmes sans trop de difficulté l’urne dedans : « Tu fais bien attention ! Ne te frotte pas partout avec et quand tu te retournes, ne sois pas brusque, tu pourrais blesser quelqu’un », insistai-je. « Manquerait plus que cela ! », ironisa-t- elle.
* * *
Bien sûr décider de flâner aux Buttes-Chaumont, ce n’est pas compliqué pour les habitués du quartier ou les vrais promeneurs. Mais, pour nous, il y avait un problème sérieux : en novembre, le parc n’ouvrait qu’à 7 heures et fermait à 20 heures. Et, de plus, il était gardé. Il y avait des rondes de surveillance.
Après avoir étudié différentes stratégies, nous avions décidé d’y aller vers 19 heures — à cette époque, la nuit tombe tôt — d’y déambuler innocemment, puis de nous glisser dans la grotte et d’attendre d’être seuls pour accomplir notre tâche. Nous répétâmes deux ou trois fois.
Le temps était gris et pluvieux. Cela nous arrangeait. Peu de promeneurs dans les allées.
« Ce parc offre de belles perspectives, commenta Juliane. Des cascades, des ruisseaux artificiels, un pont suspendu, des grottes, un temple gréco-romain : tout est kitch et affreux. »
Marguerite frissonna avant de lui chuchoter en lui prenant le bras : « Pourtant, les amoureux s’y retrouvent avec... plaisir ».
— C’est vrai qu’on peut aller sur les pelouses, c’est pas interdit... quand il fait beau  », reconnut Juliane.
Avec votre arrière-grand-mère, on s’y allongeait des après-midi entières, quand on le pouvait et que le temps s’y prêtait. J’apportais du riz au lait épicé. Agathe adorait cela.
— Je me demande ce que vous pouviez trouver à  faire dans ce parc aussi longtemps..., s’étonna Juliane
Nous aimions observer les oiseaux. Il y en avait une multitude : en plus de ceux des villes, on apercevait parfois des mésanges, un pinson ou un rouge-gorge... Sur le lac, on observait les poules d'eau, des canards colverts, des bernaches...
Et puis il y avait la grotte avec ses grandes stalactites... C’est là que j’avais glissé et qu’Agathe m’avait rattrapée. Elle avait glissé à son tour. Et on s’était retrouvées toutes deux à terre, mouillées et stupides. Qu’est-ce qu’on a ri...  J’habitais à deux pas, on a été chez moi. Je lui ai prêté une robe. On a discuté toute l’après-midi. C’est comme cela que nous sommes devenues amies...
Il fallut attendre un peu dans la grotte pour être seuls. Deux jeunes s’y amusaient. Ils finirent tout de même par s’éloigner. Juliane se tenait prête. Benoît fit le guet. Marguerite s’était recroquevillée dans un coin. J’ouvris l’urne. Juliane la pencha et la retourna
Un léger vent frais se leva et s’engouffra dans la grotte au moment où nous la secouions pour que les cendres s’en échappent. Du coup, nous en avons pris pour notre grade. Marguerite qui s’était approchée était devenue grise… recouverte de Mamie en poudre !  Rire ou pleurer. Nous avons tous hésité.
Mamie serait contente que nous soyons ensemble et joyeux, déclara Benoît. Allez, venez maintenant, on ne traîne pas.
Nous sortîmes naturellement de la grotte. Cela glissait. Juliane aidait Marguerite à passer les roches plates. Dehors, nous nous secouâmes l’un après l’autre, et repartîmes vers la sortie comme des gosses coupables d’une bêtise, mais fiers de l’avoir accomplie.
Les gardes n’étaient pas en vue et la sortie fut aisée.
« J’ai faim maintenant. Il est tard tout de même, s’écria Juliane sur la place Alexis Carrel. C’est dommage que les stands de gaufres n’étaient pas ouverts ».
Marguerite a alors ouvert son sac. Elle en a tiré un sachet de chouquettes et des macarons à la pistache. Mamie adorait cela.