jeudi 25 novembre 2010

Une journée bien vaine

Noël approche. Il est temps de commander le champagne. Celui-ci est généralement de toutes les fêtes. D'ailleurs, le personnage de la nouvelle ci-après part avec l'idée justement d'en rapporter pour le mariage de sa fille, mais dans la vie... rien n'est simple. 

Collection de l'auteur
Editeur LAPIE, 125 rue Garibaldi, Saint-Maur

Depuis la veille, il lui avait dit que ce serait une super journée. Ils ne partiraient pas trop tard et iraient dans la Marne. Ils prendraient leur temps. Cela leur ferait du bien.
Il y aurait juste à aller chercher les bouteilles de champagne qu’il avait commandées pour le mariage de sa fille, mais ensuite, ils déjeuneraient en amoureux dans une auberge de campagne. Et puis ils pourraient peut-être muser le long de la Marne.

Au matin, il n’y avait rien à dire du côté du temps. Le soleil était là. Le ciel était bleu. Il faisait frais ce qu’il fallait.
Josée s’était réveillée naturellement vers huit heures. Elle s’étirait doucement et sa jambe tentait de frôler celle de Pascal. Celui-ci poussait de très légers gémissements, alternés de grognements. Il lui avait souvent dit que ces petits bruits, c’était du contentement. Aussi continuait-elle imperceptiblement à le caresser du bout du pied.
Une demi heure après, Pascal n’avait toujours pas ouvert les yeux. Il ne parvenait pas à émerger, encore moins à envisager de se lever. Il avait pris une position assise dans le lit et demeurait immobile les mains croisées sur le ventre, les yeux clos.
A dix heures, il bougea tout de même. Il s’entoura les reins de son pagne « tahitien », puis du canapé, où elle s’était assise pour l’attendre, elle le vit se diriger vers la cuisine américaine. Il jeta un long regard par la fenêtre, vérifiant sans doute si la Tour Eiffel qu’on apercevait du 13ème étage de son immeuble était toujours là, dressée dans les nuages. Sans un mot, il avala le café qu’elle avait préparé, se servit des corn flakes dans du lait qu’il mangea pensivement. Puis, prit pas mal de temps pour se doucher, s’habiller, consulter ses e-mail (après avoir redémarré l’ordinateur trois fois de suite : « Nom de D… qu’est-ce que fiche cet ordinateur »). « Et il ne s’est pas encore rasé », pensa-t-elle. Il s’était aspergé de l’eau de toilette qu’elle aimait respirer sur lui. Et elle s’attendrit. Au bout d’une heure, après avoir cherché longuement une deuxième chaussette qui convenait à la première, il finit par s’écrier, joyeux, « On y va ! ». Onze heures était passé depuis longtemps lorsqu’ils « décollèrent ». Ils montèrent dans la vieille Citroën. Celle-ci fit preuve de très bonne volonté et démarra au quart de tour…
« Ah ! Au fait, je dois passer à ma banque », s’exclama-t-il. « Ta banque ? Mais pourquoi, j’ai du liquide sur moi », dit Josée. « Oui, mais, c’est pour payer le champagne, c’est une combine, je dois le payer en liquide, et puis, en plus il m’en faut encore davantage, car je dois payer le plombier qui travaille dans ma maison de Grèce. Mais ne t’inquiète pas, ce sera vite fait. Au passage, j’en profiterai et j’irai aux Impôts. Je dépose une lettre, vois un mec et c’est tout !».
Josée resta muette.
Les choses ne se passèrent finalement pas trop mal : elle l’attendit en double file devant la banque et devant les Impôts. Ils ne perdirent pas trop de temps. Et par chance, Paris, en ce milieu de semaine, était désert.
Sur l’autoroute, la circulation était fluide, comme ils disent. Pascal avait chaussé ses lunettes noires par dessus les autres, celles qui lui donnaient l’air d’un imprésario italien déchu, qui y croit encore. Ni Josée, ni Pascal ne parlaient. On ne pouvait pas mettre l’autoradio non plus, car Pascal l’avait démonté un jour et n’avait pu le remettre. Il traînait, pitoyable, sur la banquette arrière au milieu de prospectus publicitaires qui signalaient des promotions passées. A un moment donné, Pascal lança d’une voix absente :
— Il faudra tout de même que je sois rentré avant 18 heures.
— Pourquoi ?
Je dois passer à Aubervilliers chez le menuisier prendre un vasistas que j’ai fait faire sur mesure.
— Un vasistas, s’étonna-t-elle, pourquoi un vasistas ?
— Pour ma maison en Grèce. Tu sais bien que j’y pars dans trois jours, répondit-il l’air ailleurs. Elle se rappela qu’en effet, depuis une semaine, il surfait sans cesse sur le Net pour trouver un vol au meilleur prix et qu’elle l’entendait rouspéter soit parce qu’il bloquait sur les sites, soit parce que les vols lui paraissaient trop onéreux.

Peut-être avaient-ils parcouru une soixantaine de kilomètres quand Pascal se trémoussa sur son siège, tentant de chercher quelque chose dans la poche intérieure de son blouson.
Que cherches-tu ? questionna Josée.
Pascal ne répondit pas, mais prit la première bretelle qui menait à une aire de repos et freina brutalement, jaillit de la voiture pour retourner consciencieusement toutes ses poches : blouson, chemise, jean… Il ouvrit le coffre, prit la serviette qui ne le quittait jamais et fouilla de façon désordonnée dedans.
Mais, enfin, me diras-tu ce que tu cherches, demanda Josée.
Je ne trouve plus l’adresse du producteur de champagne où nous allons…
Josée, stupéfaite, le regarda. Mais il continuait, agité, à chambouler toute la voiture.
Tu connais peut-être le nom, hasarda-t-elle.
Je ne m’en souviens plus.
Elle observait Pascal : étonnamment, il n’était que préoccupé, mais très calme. Pas du tout énervé. Il devait être largement 13 heures. Josée avait déjà renoncé à un déjeuner traditionnel. Elle était là à scruter Pascal. Elle ne ressentait rien : pas d’émotion, ni colère, ni agacement. Juste une sensation de «Mais, qu’est-ce qui se passe avec lui ? ». D’autant qu’elle constatait bien que lorsqu’il lui parlait, il ne lui parlait pas vraiment.
Elle connaissait Pascal depuis six mois. Elle l’avait rencontré dans un piano bar. Dès la première rencontre, ils avaient bien « accroché ». Et puis, il avait disparu pendant deux mois et elle n’avait plus eu de nouvelles. Il était réapparu un soir vers 22 heures alors qu’elle soupait chez des amis, l’appelant de l’aéroport d’où il venait de débarquer, l’invitant à dîner chez un Italien… dans l’heure qui suivait ! Elle avait souri de cette apparente urgence à la revoir. Ils avaient finalement dîné ensemble trois jours après dans un restaurant sri lankais, proche de la Gare du Nord et fini la nuit ensemble. Il était si imprévisible. Amusant. Tendre. Lointain. Avec tant d’aisance dans la vie. Josée devait toujours faire un effort pour être aussi à l’aise en société. Mais en même temps, elle avait l’impression qu’il ne voyait personne, à part elle peut-être, alors qu’elle, de son côté, était émue par tant de visages et de personnes croisées. Depuis ce soir-là, ils avaient noué une relation plus ou moins régulière. Ils passaient une nuit ensemble la semaine de temps en temps, une partie du week-end. Ce n’était pas toujours facile, car Pascal ne travaillait plus, ayant négocié un licenciement avantageux. A 58 ans, il attendait la retraite tandis que Josée, commerciale dans une maison d’édition, voyageait beaucoup. A cela s’ajoutait que Pascal partait souvent en Grèce dans sa résidence secondaire, où il entreprenait de nombreux travaux d’aménagement. Il y avait ses habitudes, des copains à ce qu’il disait, son bateau, des souvenirs de famille… Josée était très partagée sur l’idée qu’il projetait de l’y inviter un jour. Elle admettait que c’était sa bulle à lui et qu’elle n’y avait pas sa place.
Pour l’heure, ils étaient repartis en direction de Reims. Pascal avait téléphoné à la copine qui lui avait filé l’adresse du producteur. Mais elle était sur répondeur. La seule chose que Pascal se souvenait, c’était peut-être que le village s’appelait Saint-Martin quelque chose et que le nom du producteur pouvait être Certin ou Chartin ou Chautin.
Josée avait proposé qu’ils se rendent dans un syndicat d’initiative pour regarder s’il avait le nom des producteurs de la région… Ils n’allaient tout de même pas regagner Paris à cette heure-ci, d’autant que Pascal ne se rappelait pas où il avait pu poser ce foutu post-it qui contenait toutes les informations.
Tandis qu’ils roulaient, elle repensait à d’autres journées ou soirées qui, elles aussi, s’étaient drôlement passées. Il y avait eu la fête de la musique et le rendez-vous donné qu’il avait manqué parce qu’il était connecté sur Internet et qu’il avait oublié de laisser branché son portable. Et pourtant sa joie était enfantine de la retrouver lorsqu’elle avait sonné à sa porte, mi furieuse, mi malheureuse. Ils avaient fini par errer dans les rues de Paris, comme isolés l’un de l’autre. Mais la nuit, leurs corps s’étaient rudement bien retrouvés.
Il y avait eu cet après-midi, où, au dernier moment, il ne voulait plus sortir et aller au cinéma, car il était trop las et qu’il avait préféré faire la sieste. Elle était partie seule. Au sortir de la séance, il l’appelait sur son portable pour qu’elle revienne illico presto dîner avec lui. Il n’avait finalement pas dormi. Il avait envie de la voir… Elle ne comptait plus les journées où elle débarquait chez lui comme convenu et où, subitement, il partait faire du vélo ou encore la traînait de supermarché en magasin de bricolage à la recherche d’objets, machines, produits introuvables, en rupture, trop chers… Et pourtant comme elle aimait leurs balades dans Paris le long de la Seine ou du canal qui part de La Villette, leurs arrêts dans les petits troquets, leurs dîners ici ou là, sa façon de lui dire « Viens ici, toi », lorsqu’il avait envie de l’attirer à lui. Et ce regard bleu gris qui se fixait sur elle.
Il fallut attendre 14 heures que le syndicat d’initiative d’un village touristique ouvre. La jeune fille, amusée, les aida au mieux qu’elle put. Après une dizaine de coups de fil, ils débusquèrent le producteur de champagne — qui s’appelait en fait Chestin.
Ils parvinrent chez lui sans aucune autre péripétie vers 15 heures. Ils burent deux coupes de champagne. Comme Josée était à jeun depuis le réveil, cela la rendit un peu gaie. Elle avait déjà quasi oublié les problèmes du matin. Ils avaient ensuite chargé les caisses et Pascal, de nouveau plein d’allant, avait déclaré : « J’ai faim ! », ce qui était chez lui signe d’une urgence à s’arrêter quelque part. Plus question à cette heure d’une auberge ou d’un restaurant. Ils s’arrêtèrent donc dans un café de village où ils se jetèrent avec un appétit géant sur des sandwichs.
Vers 16 h 30, alors qu’il avait envie d’admirer du haut de la colline, le fleuve en contre bas, elle lui rappela qu’il convenait de rentrer sur Paris puisqu’il avait ce vasistas à aller chercher…
si tu as l’adresse cette fois, ironisa-t-elle gentiment.
Il l’embrassa. « Tu m’en veux pas ? », demanda-t-il.
— Tu sais bien que non…
— Ce soir, je t’emmène dîner : on mérite bien cela, déclara-t-il péremptoirement.
Le retour fut serein. A Aubervilliers, elle poireauta sur un parking d’une zone commerciale durant une demi heure tandis qu’il récupérait sa fenêtre.
A Paris, il fallut encore décharger chez lui les 12 caisses de champagne, puis le vasistas. Finalement, vers 21 heures et des poussières, ils arrivèrent chez elle, fourbus. Pascal ne se sentait pas très bien.
J’ai mal au cœur, lui confia-t-il.
Le restaurant du soir fut annulé sine die… Et, de fait, il fut malade toute la nuit : le sandwich rustique avalé dans le bistrot campagnard ne devait pas être bien frais…

Cet épisode en précéda bien d’autres… gais, frustrants, inattendus, douloureux, avec des nuits blanches et des soirées merveilleuses. Jamais de scènes toutefois. Mais, c’est ce jour-là — elle s’en rappellerait plus tard— qu’elle pressentit pour la première fois qu’ils ne resteraient pas ensemble, qu’elle souffrirait de le perdre, comme elle souffrirait de rester avec lui, et qu’il continuerait seul ses délires.