mardi 17 août 2010

La photo

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Photo : François Gabriel, groupe pris au carrefour de la rue Muller et Feutrier (Paris 18ème).

Pourquoi Maman nous avait-elle donc « endimanchés », mon frère et moi, ce jour de printemps ou d’été 1944 ou 1945 ou 1946 ? Sur la photo prise à l’angle de la rue Muller et de la rue Feutrier, au pied de la Butte et du square Saint-Pierre (1), je nous trouve ridicules. Je ne sais toujours pas la raison. Et maman est morte il y a dix ans maintenant. De toute façon, lorsque je lui avais demandé pourquoi, alors qu’elle était déjà bien vieille, elle avait haussé les épaules et m’avait lancé : « C’était peut-être le 14 juillet ou la distribution des prix, si tu crois que je me souviens. D’après le cliché, tu dois avoir 7 ans. De toute façon, c’est après la Guerre. Donc, c’est en 1945 ».
— Le problème, lui dis-je, c’est qu’il n’y a quasi que nous qui sommes déguisés comme cela. Les autres enfants sont vêtus à l’ordinaire. Sinon, j’aurais pensé à la sortie des écoles, car à cette époque on sortait en juillet non ? Mais, il y a des tout-petits qui ne devaient même pas être scolarisés, ça ne colle pas...
Ma mère reprit la photo entre les mains, elle l’observa longuement et lâcha : « Ce qui est sûr, c’est que je ne suis pas dessus. ». Puis, elle ajouta, contrariée : « En revanche, il y a la grosse Jeanne derrière les enfants, qui tire la tête comme d’habitude ».
— C’était qui la grosse Jeanne ?, avais-je demandé.
Elle ne me répondit pas tout de suite, mais déclara : « En tout cas, celui qui te met la main sur l’épaule, c’est celui qu’on appelait le Titi. Un déluré, celui-là ! On le soupçonnait de détrousser les pèlerins à la sortie de la basilique ».
« La grosse Jeanne, répondit-elle enfin, elle était même pas du quartier. Sa mère tenait une boulangerie rue de la Pierre-Levée près de la République. Mais elle était toujours fourrée par chez nous. En fait, elle s’appelait Jeanne Grosjean. Alors tu penses, les gosses y allaient avec les plaisanteries. »
— Mais le photographe, insistai-je, pourquoi avoir photographié tout ce monde. On est tous rangé par taille : les petits devant, les moyens, les grands…
— Ecoute, avait-elle conclu, ce que je me rappelle, c’est que ce photographe, c’était celui qui se tenait en bas des escaliers Muller avec son appareil à pied. Quand il y était, il prenait tout ce qui descendait par là : les touristes, les passants, les communiantes, les gens du quartier, etc. Tu vois, je ne sais même plus son nom, mais je me souviens qu'il y avait sur le mur de la place un grand portrait marqué "le roi des photographes de la butte sacrée", la boulangère d'en face qui le connaissait bien, elle disait que d’habitude il ne bougeait pas d’en bas des escaliers.. Ce jour-là on avait du lui demander de descendre pour faire la photo, est-ce que je sais ? »
J’avais donc 7 ans à cette époque. Je n’arrive toujours pas à me souvenir de ce jour donc de 1945, selon maman. Si on est en juillet par exemple, cela faisait à peine un an que Paris venait d’être libéré. C’était le premier 14 juillet depuis la guerre que les Parisiens pouvaient fêter. Pour notre famille, 1945, c’est l’année où nous déménagions à Saint-Ouen. Et mes souvenirs d’enfance sont plus vivaces à partir de là : les puces, le restaurant du Coq de la Maison Blanche, le stade du Red Star, Notre-Dame du Rosaire… Et puis, les piles Wonder où ma mère travaillera quelques temps. J’allais la chercher à la porte de l’usine.
C’est en fin de vie que Montmartre m’a rattrapée : j’y suis revenue. Mais pas à la Butte, devenue trop cher. Vers la porte de la Chapelle. Alors, de temps en temps, je reviens observer les lieux, l’immeuble où je suis née : 19 rue Feutrier.
Et puis, il y a cette photo retrouvée qui a commencé me turlupiner. Elle semble dater d’avant la guerre où, dès qu’un photographe apparaissait, tout le monde voulait être dessus : là aussi, même aux fenêtres, les gens s’installent et le « caviste » est sur le pas de sa porte.
On voit bien que c’était l’été aux tenues légères des petits et des grands. Et toujours le même sentiment : j’en veux à ma mère de ce nœud dans les cheveux comme une étoile de mer… J’ai beau regarder : je suis bien la seule avec cette coiffure. Quel contraste avec le béret de Titi… Mon petit frère a un superbe veston ; lui aussi, il dénote. Je lui aurais bien demandé s’il se souvenait de ce jour-là, mais il a disparu, comme les parents.
J’ai 72 ans depuis 1 mois. A mon âge, on a envie de connaître son passé, de se préciser d’où l’on vient. J’aime me replonger dans mon enfance en triant les vieilles photos de ma mère, enfouies d’abord au fond d’une valise après sa mort. Pas le courage à ce moment-là de les regarder. Dix ans après, ce n’est plus pareil. Je veux savoir pendant qu’il est encore temps. Il n’y a plus de témoins vivants pour ainsi dire de cette époque, à part les enfants qui figurent sur cette photo. Je la regarde encore. Gilles, mon petit-fils, me l’a agrandie sur ordinateur et me l’a imprimée : tous les détails y sont apparents. On y voit tous les commerces du début de rue. J’ai été avec lui remonter cette rue : seul le bar du début de la rue est presque resté intact. Les Bains-Douches ont sombré : chacun a aujourd’hui un petit endroit où se laver. Quant aux caves centrales, aujourd’hui, c’est un brocanteur qui a intitulé sa boutique « L’autre côté de la Butte ». C’est amusant, car, pour moi, l’autre côté de la Butte, eh bien ce n’est pas là, mais à l’opposé justement…
Il m’a invitée au restaurant L’été en pente douce, qui a remplacé la boulangerie dont ma mère m’avait parlé. C’était plein de jeunes comme lui. Je n’ai pas beaucoup aimé. Je suis assez classique et là, la carte est bizarre. On peut y manger un nougat glacé ou un gâteau de pommes aux cèpes ! J’ai grimpé les escaliers Muller, mais j’ai vu que c’était devenu la rue Utrillo. Pourquoi pas ? Ca fait mieux bien sûr. Qui sait qui est Muller d’ailleurs (2).
En redescendant par les jardins, j’observai un rassemblement d’enfants et d’adultes faisant cercle devant le bassin asséché où, de mon temps, les enfants se baignaient. « Regarde, Gilles, comme sur la photo ! ». Au milieu du groupe, un conteur-clown multicolore agitait ses grands bras maigres comme un papillon s’envolant d’une fleur, terrorisé par une abeille qui l’agaçait. L’insecte vrombissant était relié à son costume et ne pouvait bien évidemment pas s’éloigner de lui… Les enfants restaient, tranquilles, à observer l’homme travesti. Je vis des parents saisir l’instant sur leur appareil numérique.
Et tout doucement, comme un puzzle qui se construit et découvre son image, je revis un homme qui lançait des cerceaux à travers lesquels un petit chien noir et blanc, sans doute un fox-terrier, sautait sans jamais trébucher. Aussitôt reconstituée, l’image s’effaça. La magie s’acheva, tout comme le numéro de l’artiste qui passait une casquette parmi les spectateurs.
Nous reprîmes le métro à Abbesses. Gilles me raccompagna porte de la Chapelle.
Je restais silencieuse. C’était comme ça les souvenirs d’enfance, des flashs qu’on ne pouvait ni dater, ni situer. Peut-être était-ce un spectacle que nous regardions rue Muller ? Mon clown s’agitait peut-être ailleurs, à un autre moment ? Il fallait que j’accepte cela : la mémoire est libre ! Elle est conservatrice, mais ne rend que ce qu’elle veut et à son heure !


(1) Aujourd’hui appelé square Louise-Michel. Il s’est longtemps appelé aussi square Willette, du nom du peintre et illustrateur montmartrois Adolphe Willette. En 2004, il a été débaptisé en raison des engagements antisémites de celui-ci.
(2) Muller du nom d’un propriétaire foncier.