vendredi 23 juillet 2010

L'art d'être grand-mère


A mes enfants et petits-enfants. Qu'ils se rassurent.
Je ne suis ni celle de la nouvelle, ni celle de la Comtesse de Ségur !

Assise sur la plage, à l’ombre d’un parasol, il lui revenait les paroles de Rose : « Les petits-enfants, ce n’est que du bonheur !». Judith soupira. Quelle foutaise ! Rose se racontait-elle des bobards ou était-ce elle qui vivait dans un autre monde…
En réalité, décida Judith, c’est dans le tempérament de Rose. Il faut qu’elle po-si-ti-ve à tout bout de champ. Pour elle, la pluie est un bienfait, le froid un fameux stimulant, et la souffrance, l’occasion pour le corps de se sentir vivant. Et dans cette logique, les petits-enfants, ce n’est que du bonheur !
Inconfortablement installée à même le sol, sur son drap de bain mauve, Judith maugréait. Elle avait toujours détesté le sable qui s’infiltre partout et qu’on rapporte inévitablement à Paris dans le moindre bagage. Pendant des mois et des mois, il vous empoisonnait l’existence. On en trouvait dans les endroits les plus inattendus de l’appartement. Elle regrettait de ne pas avoir pris un pliant. Mais voilà, elle ne voulait pas faire « vieille »…
Elle n’aimait pas plus le soleil qui esquinte la peau, lâchement, sans prévenir. Et que dire du parasol mal fiché dans le sol qui s’envole subitement et après lequel il faut courir, en se retenant de tirer la langue à la mère de famille qui vous interpelle : « Mais madame, c’est dangereux, courez donc plus vite, il y a des petits sur la plage. Cela pourrait les blesser ». Les éborgner même, rêva Judith.
Bien sûr, restait la mer le long des golfes pollués.
Elle avait tenté au début des vacances de s’y mouiller… oh, juste les pieds pour accompagner Opaline : l’eau était glaciale (« Excellent pour tes chevilles qui enflent », aurait délicieusement déclaré Rose). La gamine l’avait aspergée… pour rire. Cela ne l’avait absolument pas amusée. Elle avait grimacé, mais s’était tue. On ne pouvait pas toujours être dessus.
Ce souvenir récent la ramena à ses petits-enfants justement. Où étaient-ils donc ? Opaline et Jérôme, respectivement âgés de 5 et 4 ans, s’étaient éloignés une fois de plus du bord. Elle ajusta ses lunettes à verres progressifs auxquels elle ne s’habituait pas. Elle les reconnut assez vite au milieu d’autres enfants. Tous sautaient les vagues en poussant des cris qu’elle n’entendait heureusement pas d’où elle était.
Elle se leva péniblement, son arthrose la faisait souffrir, et hurla : « N’allez pas si loin. Revenez immédiatement ». A l’accoutumée, ils se retournèrent, tentèrent de discutailler de loin, sans bouger. Judith s’époumona : « J’ai dit tout de suite ». Ils se déplacèrent de quelques mètres en direction du bord pour un temps. Elle se remit divaguer.
Ce qui consolait Judith, c’était de constater qu’il y avait une tripotée d’autres grands-mères autour d’elle. En ce début juillet, elles étaient, comme elle, de « corvée » pour garder leur descendance, tandis que les parents travaillaient avant les congés d’août.
Ces mamies étaient souvent seules, déjà veuves ou depuis longtemps plaquées ? Certaines étaient quand même accompagnées de grands-pères, des falots qui trimbalaient tout le barda – bouées, seaux, pelles, serviettes, gâteaux, flacons d’ambre solaire (à la protection maximale à renouveler toutes les trois heures, dixit sa fille) et des revues qu’on n’aurait pas l’occasion de lire car il fallait toujours avoir un œil sur les enfants.
Judith épinglait ces petites familles qui apparaissaient par grappes le long de la promenade du bord de côte, puis qui descendaient la rampe, progressant ensuite en s’enfonçant dans le sable avec l’élégance d’hippopotames de zoo.
L’image du Tréport et de ses galets la fit frissonner : au moins cela lui serait épargné. Tout ce petit monde avançait. Les mômes n’étaient jamais à la même cadence. Tantôt derrière (« Allez, Fantine, Oriane, Justin, Chloë, Noë…, on se presse », tantôt devant (« Voulez-vous attendre Tom, Zélie, Robin, Marceau… »
Les tribus s’installaient après maintes hésitations. Ils avaient pris soin d’abord de balayer du regard tour à tour le voisinage immédiat, les débris, la position du soleil, la distance à l’eau, etc. Judith ne voyait pas vraiment la différence entre ici et là. Mais on sentait que, pour eux, cet ancrage n’était pas choisi au hasard.
Dès que le lieu était défini, l’un des gosses s’était déjà précipité vers la mer, encore habillé. L’autre assis dans le sable, le nez plissé et rougi, l’air maussade, refusait de se dévêtir. Trois, quatre fois de suite, la grand-mère répétait crescendo : « Enlève ton tee-shirt, ton short, ta robe… »
Quelle épreuve, songea Judith qui n’échappait pas à la règle lorsqu’elle arrivait : Opaline dispersait un à un ses vêtements et était généralement la première dans les vagues, tandis que Jérôme trépignait de ne pas y être, mais refusait d’ôter ses vêtements.
C’était la même folle demi-journée balnéaire pour tous qui commençait, avec un objectif prioritaire : zéro noyé en fin d’après-midi. La pause goûter n’apportait aucun répit. Les gâteaux et les boissons ne convenaient pas. Refrains connus. « Maman, elle en achète d’autres » « Encore des biscuits au chocolat ! » « Y a pas de coca ? » « « Je veux une glace ».
Et le retour n’était pas du tout le soulagement escompté. Au programme : gémissements et récriminations. « J’ai du sable dans mes sandales » « J’ai mal… » « J’ai faim » « Je veux aller au manège » « Je ne veux pas rentrer » « On n’a pas eu de gaufres ! ».
Certaines vieilles dames étaient grandioses : elles rhabillaient l’enfant grincheux, donnaient à boire à celui qui tirait la langue, épongeaient la fillette qui grelottait, éventaient le bébé, câlinaient le morose, allaient chercher le râteau lancé au loin.. Impressionnant !
Bien sûr, si on observait d’un peu plus près leurs visages, le front s’étirait vers l’arrière, la langue allait et venait de la lèvre inférieure à la lèvre supérieure, un tremblement agitait les paupières. « Plus que 3 jours », pensaient-elles peut-être.
D’autres, moins héroïques ou moins stoïques, s’énervaient, s’épuisaient, couraient en tout sens, distribuant quelques taloches, menaçaient de rentrer sur le champ sans passer par le glacier ou de priver tout le monde de frites ou de dessert… Parfois même on entendait « C’est la dernière fois que je vous emmène en vacances ».
L’une d’entre elles, la veille, découvrant Judith qui la regardait avait lâché avec un mauvais sourire : «On devrait créer un club pour échanges de pratiques, à l’instar des infirmières ou des éducatrices…» Une prof à la retraite, sans doute.
Où Rose ne voyait-elle que du bonheur ?

Pour Judith, avoir un fils, lui avait déjà paru être une idée extravagante, mais l’envie de faire souche l’avait emportée, d’autant que Frédéric, son défunt mari, voulait un fils… Dieu merci, ce fut un garçon tout de suite. Un gros poupon rose et calme, qui fit tout de suite ses nuits. On l’appela Géraud comme son grand-père… Et le couple Judith/Frédéric en resta là. Elle reprit très vite son travail qui la passionnait, Frédéric gagnait bien sa vie, la maison était vaste, une fille au pair eut sa chambre. Le tour était joué. Enfin presque. Car, trente ans plus tard, Géraud avait engendré coup sur coup Opaline et Jérôme. Sa femme, Claire, venait d’une famille nombreuse. Et ce n’était pas tout, avaient-ils annoncé…
Elle revit son fils, ravi, quand il lui avait déposé le premier, puis le deuxième nouveau-né dans ses bras, attendant qu’elle déclare sa joie, sa fierté… ce qu’elle fit par instinct de convenances.
« Tu vas voir. Tu vas adorer être grand-mère », lui dirent ses amies à l’époque. Elle en connaissait même qui désespéraient de ne pas l’être encore. Aucune d’entre elles ne l’avaient mise en garde contre les désagréments de ce nouvel état de grand-mère.
Elle le reconnaissait : Jérôme était un adorable petit garçon à la chevelure rousse frisée qui bavardait, questionnait, faisait des mots d’enfants, vous saoulait. Bien sûr qu’Opaline, brune et ronde, était séduisante, tour à tour vive et volontaire faisant alterner les « moi aussi » au « moi toute seule ».
Mais Judith avait bientôt 70 ans. Et, à regret, peut-être, elle se fit la réflexion que cela ne l’intéressait pas de voir grandir ces petits…
*****
21 h 30, dans la maison familiale héritée de génération en génération. L’heure magique — le coucher. Grâce au vent et à l’air marin, ils tombaient épuisés et dormaient le doudou serré contre eux jusqu’au lendemain 9 heures. C’était le moment où elle aurait pu s’attendrir en observant leur visage apaisé et légèrement gonflé, leur respiration entrecoupée de quelques soupirs, parfois même d’un sourire aux lèvres… Mais Judith restait peu de temps dans la chambre. Elle vérifiait les fenêtres et sortait promptement.
Elle avait sa soirée à elle. Malheureusement, elle était à bout. Le lave-vaisselle tournait. Elle aurait pu lire, regarder un DVD, surfer sur Internet, mais souvent elle se mettait à revoir sa propre enfance.
On lui avait dit qu’elle avait été une petite fille terrible — « Un garçon manqué, qui ne veut jamais faire de câlin et glisse des genoux ». Pourtant, elle se revoyait en enfant sage, un peu triste, avec ses journaux de Mickey, ses bonbons Kréma Batna qui collaient au palais et dont elle ne savait pas si le goût lui plaisait ou non, ses figurines de Mokarex… mais surtout elle était seule, toujours seule. Comme ce soir, dans cette grande maison au bord de l’Atlantique.
Fille unique hier. Veuve aujourd’hui.
L’été, ses grands-parents l’emmenaient dans le Puy-de-Dôme. Tous les ans. Toujours au même endroit. Atteindre une pension de famille au fin fond d’un village représentait un voyage interminable. Des heures et des heures dans un compartiment où il fallait bien se tenir. Un compartiment où il y avait des vieux, des vieux, des vieux… jamais d’enfants. Le train allait à Vichy. C’était long. Très long. A la correspondance à Vichy, c’était des temps d’attente encore avant d’embarquer dans une micheline rouge et blanche qui paraissait passer davantage de temps à l’arrêt dans les gares qu’à rouler entre les stations. 3 heures de voyage supplémentaire… juste entrecoupé des sifflements de la micheline qui faisait sursauter l’enfant qu’elle était.
Parfois, à Vichy, ses grands-parents l’entraînaient dans un restaurant le long de l’avenue qui partait de la gare. Vague souvenir de steak qu’elle n’en finissait pas de mâchouiller, de salade verte, de frites… un œuf mayo ? Peut-être. Des tomates à la vinaigrette et une glace à la vanille, sûrement.
Quel lien entre son enfance et celle de ces deux-là ?
Son enfance à elle, cela avait été l’ennui, un temps qui s’étirait. Des parents à qui elle n’avait rien à dire et qui n’avaient rien non plus à lui dire, étonnés d’avoir engendré cette gamine.
Grandir. Grandir. S’échapper. Cela avait été sa seule obsession. Et maintenant cette vie, sa vie, était déjà presque échappée. L’âge adulte était achevé. Restait une vieillesse à apprivoiser, et pour combien de temps avec ces deux là qui poussaient dans le dos.
En tout cas, Judith ne regrettait pas son enfance.
Frédéric, son mari, disait qu’il n’en avait aucun souvenir. Ne courait pas le risque d’être Proust. Quant à Géraud, enfant facile, il avait toujours eu l’air heureux, souriant, toujours content. Les femmes en raffolaient. Un cadeau du ciel, lui disait-on.
Oui. Cela avait été relativement simple d’élever Géraud. Pas très intéressant non plus.

*****
Quinze jours s’étaient écoulés depuis leur arrivée. Judith était soulagée. D’abord parce qu’il ne restait plus que 3 jours avant que les parents ne récupèrent leur marmaille. Ensuite, parce que Zohra, la fidèle Zohra, l’avait rejointe pour l’aider. Zohra, cela ne l’affolait pas deux enfants. Pensez, elle en avait élevé 8. Et aujourd’hui, elle allait être grand-mère pour la dix-neuvième fois. A ne pas croire. Zohra était finaude. Jamais, elle ne confiait à Judith ses sentiments sur la question. Elle avait seulement confié récemment à Judith : « Avoir des enfants, des petits enfants, c’est la vie. Quand ils arrivent, c’est signe qu’elle est finie pour nous. Et c’est bien. Faut laisser la place sur terre ! C’est comme ça qu’on fait nos parents avant. C’est notre tour. ».

*****
Aujourd’hui, il faisait chaud, très chaud. Lourd. L’orage claquerait sans doute en fin de journée ou dans la nuit. Judith avait mal à la tête.
Les deux enfants avaient d’abord gentiment joué sur le sable mouillé. Ils avaient construit une montagne, des routes, planté des algues en guise d’arbres, décoré le tas de coquillages et Jérôme montrait à Opaline comment faire dégringoler des billes du sommet vers la base. Après la baignade, Jérôme et Opaline étaient partis vers le club des dauphins. Elle avait fini par les inscrire. Depuis, les choses allaient mieux. Le matin, il y avait les animateurs ; l’après-midi des jeux organisés et de toute façon l’accès libre aux portiques, au trampoline, aux toboggans… sous surveillance.
Judith avait mal dormi ces dernières nuits. Elle sentait tous ses membres s’engourdir, puis elle ressentait des lancements dans la nuque, les jambes, les bras, comme des courbatures de fièvre. L’instant d’après, la douleur s’éloignait. Elle s’assoupissait jusqu’à la prochaine alerte, qui ne tardait pas à survenir.
Géraud l’avait appelé hier et lui avait annoncé à mi-mot qu’Opaline et Jérôme allait avoir un frère ou une sœur… Grand-mère pour la 3ème fois donc. Un signe ? On disait que nouvel enfant c’était mort d’un vieux parent.
La sueur dégoulinait dans son dos. Elle la sentait dans tous les plis de sa peau.
Elle avait envie pour une fois de se rafraîchir et de flotter à la surface de l’eau. De se laisser dériver vers le lointain. Vers une île.
Elle avait mal partout. Elle avait l’impression d’être en pièces détachées. Chacune était douloureuse. Elle avait tenté divers onguents, mais l’effet placebo ne marchait plus…
Elle avait pour une fois loué une chaise-longue. Comme l’avait fait sa grand-mère une fois qu’elle l’avait emmené exceptionnellement à Saint-Jean-de-Monts. Ces chaises étaient toujours les mêmes rayées, bleu – rouge – verte…
Elle se dirigea vers le club des dauphins et appela les enfants ; ils tournèrent leur tête vers elle. Elle leur fit signe d’approcher. Pour une fois, ils accoururent. « Ecoutez, leur dit-elle, il fait chaud. Grand-mère va se baigner. Je vais faire le gros poisson. Vous restez là au club et vous ne bougez surtout pas.» Opaline l’interrompit : « Fais attention aux baleines, grand-mère ! Elles peuvent te manger ». Jérôme la poussa du coude : « Y en a pas ici. C’est aux méduses qui brûlent qu’il faut faire gaffe ».
Judith sourit. « Et les requins ? », continua Opaline qui ne voulait pas en rester là. « Pas de risque, y en a pas non plus dans nos contrées », la rassura Judith.
- On veut te voir, insista Jérôme. Y en a marre du club.
- Oui, on veut te voir faire le poisson, confirma Opaline.
A leur air, Judith comprit qu’ils ne cèderaient pas. « Ok, leur dit-elle. Mais vous ne devrez pas bouger du bord. Vous me suivrez des yeux. A un moment donné, je serai un petit point à l’horizon comme une mouche sur la vitre. C’est qu’il sera temps pour vous de rentrer à la maison. Vous connaissez le chemin depuis le temps. Et vous direz à Zohra d’appeler Papa. Il faudra lui expliquer que Grand-mère est devenue un gros poisson, qu’elle a nagé loin, loin, si loin qu’elle ne reviendra que plus tard».
- Quand ? », questionna Jérôme.
- Lorsque vous dormirez, dans le premier de vos rêves, je serai comme une sirène ».
Opaline secoua la tête : « Moi, je ne rêve pas ».
- Ce soir, tu rêveras, je te le promets, dit Judith.
Elle s’éloigna, mimant un baiser qui s’envolait dans les airs. Ils lui rendirent, puis lui firent des signes de la main.
Ils restèrent debout l’un à côté de l’autre, d’abord sans piper. Quand elle fut assez loin, ils appelèrent deux ou trois fois, comme elle le faisait parfois pour eux : « Reviens, t’es trop loin ! ».
Jérôme commença à pleurnicher. Opaline le regarda, se redressa comme une grande, le prit par la main et lui dit qu’il fallait aller vers la maison pour dire à Zohra ce que grand-mère avait demandé de dire. Jérôme retira prestement sa main de celle d’Opaline et s’assit.
Ses pleurs allaient grandissant… Il sanglotait maintenant. Opaline, au comble de l’énervement, se mit à le tirer de toutes ses forces par un bras, ce qui redoubla les hurlements de son frère. Elle tomba à l’arrière et à son tour se mit à verser des larmes…
Judith se réveilla brusquement. Elle ouvrit les yeux au moment même où Opaline criait qu’elle voulait voir Zohra, qu’elle voulait rentrer à la maison tout de suite. Quant à Jérôme, il appelait son père désespérément.
Judith les regarda un moment, sérieusement. Puis elle partit d’un grand éclat de rire.