mardi 18 mai 2010

Le billet de 5 000 francs


Emmeline, ravissante fillette brune aux yeux pétillants, n’était pas une gamine sage comme une image… Son jeune frère Raphaël était son émule. Ensemble, ils faisaient les pires niches dans la petite ville de B.
Une de leurs principales cibles était la grande maison bourgeoise du notaire Bourdel, qui trônait à l’angle de la rue Basse. Cette rue menait à l’école laïque et républicaine et était donc sur leur chemin… La demeure des Boudel était ceinte de hauts murs, et l’on n’apercevait que la cime des arbres. La grande porte à double vantaux ne s’ouvrait que si on actionnait une tige métallique qui déclenchait, ô miracle, une cloche cristalline… Après quelques minutes, accourait la bonne, en tablier, ou c’était Madame Bourdel elle-même qui descendait le perron, tirait la lourde porte et constatait que… deux chenapans avaient déclenché ce tintement. En général, le petit chien de Madame s’échappait et la maison était en émoi : on voyait s’affoler les domestiques en tout sens pour rattraper le distingué roquet.
Certains jours, Emmeline et Raphaël avaient même pu faire déplacer Maître Bourdel lui-même, petit bonhomme sec, raide et « qui fait peur comme une sorcière », chuchotait Emmeline à son petit frère, histoire de l’effrayer.
Bien sûr, cela se termina un jour, comme souvent, par des oreilles étirées et un retour en fanfare jusqu’au domicile familial… Maître Bourdel tança les parents des deux enfants ce qui leur valut une fessée magistrale qu’ils reçurent sans faiblir.
A la maison, les parents d’Emmeline et Raphaël comptaient leurs sous. Ils n’étaient pas pauvres, mais pas riches non plus. Le père, chaque semaine, rapportait sa paye à sa femme. En ce temps-là, c’était quelques billets et des pièces. Celui-ci les déposait posément devant sa femme qui s’en emparait, les recomptait, lui donnait un billet pour son argent de poche, puis glissait les autres dans diverses enveloppes en traçant de grands signes dessus. Les enveloppes étaient ensuite précieusement déposées dans le tiroir gauche du buffet Henri II de la salle à manger. Les pièces allaient dans une tirelire de faïence, gerbée sur une planche de la cuisine. Les deux enfants n’auraient pas voulu manquer le rituel hebdomadaire, car parfois une piécette leur revenait.
Un vendredi soir, leur mère, à son habitude compta l’argent. Elle prit un grand billet inhabituel qu’elle leur exhiba : « Regardez, leur dit-elle, voilà un billet avec lequel on mangera toute la semaine, c’est un billet de 5000 francs ! N’est-il pas beau ? ». Emmeline s’en saisit brusquement pour voir de plus près ce monsieur en collerette à la belle barbe, au moment même où Raphaël voulut observer l’image du pont juste derrière. Crac ! Le billet se déchira en deux ! Emmeline en avait un grand bout, celui avec Barbe Bleue, et Raphaël un petit bout du « pont d’Avignon ». La fillette s’écria : « Combien cela fait ce que j’ai, maman ? ». La mère n’apprécia pas du tout cette excitation et commença par leur retourner deux gifles bien senties. Elle leur reprit aussitôt les deux parties du billet, les mit dans une enveloppe et leur enjoignit de ficher le camp ! « Je le recollerai plus tard… », ronchonna-t-elle. Les enfants pleurnichèrent un peu, puis s’esquivèrent.
En rentrant de l’école le lendemain, ils trouvèrent leur mère en larmes. Ils la pressèrent de questions. Elle les regarda l’œil noir et leur demanda tout à trac : « Qui a chipé la moitié du billet qui était dans l’enveloppe ? ». Pour une fois, les deux petits étaient blancs comme neige et jurèrent leurs grands dieux qu’ils n’avaient rien fait. « Si vot’ père apprend ça, il va vous tuer », sanglotait la mère.
Samedi, dimanche s’écoulèrent. Personne ne pipait mot. Emmeline et Raphaël se gardaient bien d’aborder le sujet et à vrai dire, filaient doux. La mère, quant à elle, était très occupée à faire une lessive, repasser un drap, balayer le grenier, éplucher les légumes, aider la voisine aux conserves de cornichons, etc. Impossible d’engager la conversation avec elle.
Le mercredi soir, le père rentra à son tour avec un air étrange. Muet. Le regard baissé. Il repoussa même l’assiette du repas, sans y toucher. Les enfants mangeaient en silence et la mère ramassait avec minutie les miettes sur la table.
Soudain, l’homme lâcha : « Y a un problème avec la paye de la semaine »… Raphaël glissa de sa chaise, prêt à s’esquiver. Emmeline plongea le nez dans sa serviette. « Les enfants allez donc dans vot’pièce », dit-il. Ravis, ils ne se le firent pas répéter et se bousculèrent même pour passer la porte de la cuisine en premier. Une fois dans leur chambre, ils s’assirent sur un des lits, sans se regarder, serrés l’un contre l’autre, attendant la catastrophe. Pas un bruit à l’autre bout du petit appartement. Cela leur parut durer aussi longtemps qu’une heure de cours de sciences à l’école. Et subitement, cela éclata et parut ne jamais vouloir s’arrêter. Leurs parents riaient, riaient, riaient….
Ils sortirent doucement et ouvrirent la porte de la cuisine : debout devant la cuisinière, ils découvrirent leur père et leur mère pliés en deux, se redressant, puis éclatant à nouveau. L’un tenait la moitié d’un billet de 5000 francs dans une main. L’autre, la deuxième partie.
Ils comprirent que leur père avait voulu discrètement emprunter un billet dans l’enveloppe familiale pour festoyer avec les copains… il avait pris la fameuse moitié sans s’en rendre compte, tellement il avait dû vouloir empocher rapidement le billet. Ce n’est qu’à l’estaminet et devant les copains qu’il s’était retrouvé, éberlué et stupide, avec ce demi papelard sans valeur exhibé sur la grosse table de bois du bistrot.
Emmeline et Raphaël se regardèrent l’un l’autre, haussèrent les épaules et retournèrent dans leur chambre. Finalement, les adultes étaient bien inconséquents. Car, de fait, la virée du père passa inaperçue ainsi que la négligence de la mère. Ils n’eurent même pas conscience que leur geste, à l’origine de l’histoire, avait tout autant été oublié.