samedi 17 avril 2010

Dans le métro, le matin


 Photo personnelle

Il y a un chauve qui s’est endormi. Il a une petite touffe raide et noir qui s’entête à se dresser sur la surface lisse et brillante, bien savonnée de son crâne. Il a croisé ses mains un peu rondes sur un sac Monoprix et il a décollé dans un songe loin des autres, loin de la femme africaine, assise à ses côtés qui se laisse ballotter. Elle hésite entre le sommeil et ses pensées. Parfois, elle murmure quelque chose. J'entends son monologue qui résonne dans ma tête.


"… Déjà 8 heures. Ibrahima va être en retard. Je ne sais pas comment ça s’arrange le matin. Toujours quelque chose qui va pas. Je lève tout le monde, mais y a rien à faire, ils se bougent pas. Ah cela va pas. C’est le rythme qui convient pas. Je lui ai expliqué l’autre jour au maître, mais il a haussé les épaules et il a dit : « Et comment font les autres Madame Cissé ? ». J’ai répondu : « Je ne sais pas, mais nous on y arrive pas. » Je sais qu’il faut être à l’heure. Qu’est-ce qu’il croit ce blanc… Il croit qu’un nègre, ça ne sait pas lire l’heure. Que c’est toujours en retard ? Je lui ai dit à Ibou : « Quand t’es en retard, tu réjouis le blanc ». A dix ans, il comprend pas tout ça. Lui, il a qu’une hâte, sortir de l’école et retrouver les copains de l’immeuble.
Bon, moi c’est pas la même chose, là-bas au travail, sont pas à cinq minutes. La poussière, elle peut attendre. Et puis, de toute façon, ils me gardent ; je pars pas si j’ai pas fini. Mais l’école. Eh, c’est pas pareil. Ibrahima, il est comme ça avec tout le monde. C’est pas qu’à l’école. Il croit qu’il est arrivé quand il part. Eh, c’est comme son père. Y me dit : « je suis là dans cinq minutes ». Et je le vois qui arrive deux heures après. Je lui dis :  « Amidou tu vois le temps que t’as mis à venir ? » Il me répond : « Je suis là, non ? ». Je sais qu’il a tombé sur des amis du village. Ils ont causé, causé. Les hommes, chez nous, ils savent bien faire ça. Même savent faire que ça et faire les enfants, qu’on rigole entre nous les femmes. Encore le mien, il n’a plus de boulot, mais il touche le chômage. Et je peux rien dire. Il me donne. Il garde juste de quoi pour un café, un PMU, la kola, …
Djénabou, elle, c’est devant le lavabo qu’elle perd son temps. Elle est derrière le rideau qui sépare le coin toilette du reste de la chambre. Et je ne sais pas ce qu’elle trafique là derrière, mais elle n’en finit pas. Je lui dis cent fois de ramasser les deux matelas de ses frères pour les mettre en hauteur et puis à la fin, j’en ai marre de dire et je le fais. Quand je pars, elle est toujours derrière le rideau. « Presse-toi, je pars pour le travail », que je lui dis. En plus, je sais qu’elle va prendre le bus, parce qu’elle n’aime pas le métro. C’est long le bus. Quelquefois tu l’attends et il n’en finit pas d’arriver. Surtout le 60. J’insiste : « Prends donc le métro »« J’étouffe » qu’elle me répond. « Et puis les hommes me regardent », qu’elle ajoute… Je lui dis : « Si tu t’en mettais moins sur le visage, ils te regarderaient moins.». Heureusement elle commence pas le travail avant 9 heures. Enfin, le travail, elle va au stage qui rapporte rien. Et le mal qu’en plus, il a fallu que se donne sa prof pour lui trouver. Elle a  commencé par déclarer : « Je veux pas m’occuper de vieux ; ça me dégoûte ». Djénabou, elle, elle se voit à la télé, chanter ou danser. Comme ce qu’il y a sur l'écran.
Boubakar, qui va au collège, est le seul qui parte à l’heure. Mais dès fois, il y va pas non plus. Faudrait toujours être là derrière. C’est ce qu’ils disent dans les écoles. Mais on ne peut pas, c’est tout. On voudrait bien qu’ils soient à l’école et qu’ils bossent. Mais qu’est-ce qu’ils croient de nous ?  Nous déjà on y a pas été. On voudrait bien qu’eux ils y aillent.
L’autre jour j’ai vu une émission  à la télé. Ils montraient des gosses de chez nous qui allaient à l’école. Ils disaient qu’ils en rêvaient. Je sais pas où ils ont été pour voir ça. Ici en tout cas, l’école, ils l’ont. Ca les fait pas rêver. Je crois que j’aimerais qu’Aminata, elle, fasse un bon métier plus tard. J’ai aussi vu à la télé que les filles d’immigrés, ça réussit mieux que les garçons. J’ai pensé Djénabou, ça a pas pris. Mais Aminata, peut-être qu’elle va pas se gâcher. Qu’elle va aimer ça.  J’aurais plus de gosse qu’ils ont dit à l’hôpital la dernière fois. Alors Aminata, je voudrais vraiment que ça marche. Elle a que 5 ans.Y a encore le temps, mais j’y pense. Le matin, je la dépose chez la voisine, qui l’emmène avec ses gosses. J’ai pas confiance à Ibou pour l’accompagner. Tandis que Madame Benhamza, elle est sérieuse. Elle travaille pas. Elle conduit tous les siens : à la maternelle et à la primaire. Elle en  a cinq ! un de plus que chez nous.  Puis à midi, elle est là qu’elle les attend pour rentrer manger à la maison. Je lui dis pourquoi tu les laisses pas à la cantine. Elle me dit : c’est mieux  à la maison. Je suis sûre qu’ils mangent. Et puis, c’est moins cher. A quatre heures et demie, elle est encore devant les écoles à récupérer son monde. Elle distribue du pain qu’elle fait aux enfants et même à Aminata.
Moi au mieux je suis de retour à 20 heures. Après le magasin, je fais quand même d’autres ménages : l’un dans le 14ème et l’autre à la mairie du 17ème deux fois la semaine.  Obligée de prendre le 31 pour rentrer…  Et puis à Issy, le jeudi et près de la maison de la radio, le vendredi.
Heureusement le riz, c’est vite cuit et la sauce, c’est Djénabou qui la prépare dès qu’elle rentre. Elle dit qu’ici les filles ont pas à faire le repas pour la famille. Je lui ai dit : « D’accord, on est ici, mais on est de là-bas. Alors tu prépares à manger, c’est tout ». Amidou lui a dit : « Dis donc, c’est toi qui diriges ou quoi ? ».
Hier, elle avait oublié de mettre de côté le repas du père. Tout a été mangé. La crise, quand il est arrivé. J’ai fait des petites pâtes en vitesse, mais  il a hurlé,  tapé un coup ici, un coup là. Tout le monde s’est planqué, Djénabou surtout, mais moi aussi.
Hier, de toute façon, la journée était pas bonne. Amidou n’est pas mauvais. Mais il aime pas être contrarié. Ce qu’il a dit, c’est dit. Faut filer doux. Eh. Il faut ruser avec lui pour faire ce qu’on veut… Bon, mais là, pas de riz ? pas de riz. Rien à dire, il avait raison.
Ce qui manque ici c’est le village. Là-bas, tout le monde s’occupe des enfants. T’as pas à te ronger de savoir ce qu'ils font, où ils sont."


Dans la rame, un autre Africain est monté : il est là accroché à la barre. Il fixe de ses yeux grand ouverts la ligne 12. Avec son doigt tout strié, gris, comme couvert de cendre, il suit la ligne, s’arrête aux points des stations. Il secoue la tête, naïvement. Ses sourcils montent et descendent. « Eh Moussa, s’exclame-t-il, faut d’abord savoir où tu veux aller ». Il secoue la tête tristement, regarde un moment autour de lui. Personne ne le regarde, même pas cette femme africaine assise non loin de lui qui rumine. Moi je le regarde. Il a fermé les yeux. Il a appuyé sa tête sombre contre la barre. Il semble dormir un moment. Puis il ouvre les yeux à nouveau, regarde cette ligne de métro et reprend son discours comme un chant syncopé : « Où tu vas Moussa ? Dis donc, où tu vas ? Voilà le problème, tu le sais pas… »
Un jeune homme a levé les yeux. Il porte un anorak sur lequel des poussières de plâtre subsistent. Personne sans doute pour lui brosser les manches avant qu’il ne parte…
A ce début de ligne, toute l'immigration est présente, auprès de l'africain, un asiatique sans âge, aux mains curieusement rouges et cloquées, porte un manteau élimé et un bonnet bleu plucheux, bien enfoncé sur le visage. Il tousse parfois, en jetant un regard discret vers les voisins comme s’il s’excusait d’être, comme tous les autres, ici, dans cet exil inévitable.