lundi 22 mars 2010

La femme triste



Elle s’appelle en réalité Irène Coman, mais ses collègues, vous y compris, la surnomment « Coman ça va pas… », en raison de son air triste. Irène donne l’impression qu’elle porte quotidiennement toute la misère du monde, et ce, dès qu’au matin elle franchit, lasse, le seuil de l’entreprise.
Et de fait, Irène Coman a l’air résigné de toutes celles pour qui tout va mal (ou pour qui, si vous préférez, rien ne va bien).  
Cependant, elle ne vous en parlera pas. Et c’est justement cela qui vous  met mal à l’aise.
Ce n’est pas le genre d'Irène de dresser à quiconque (pas même à vous si généreux et si compatissant) la liste de ses malheurs. Elle ne confie à personne ses chagrins comme tant d’autres qui se répandent.
Non ! Pour ce qui la concerne, lorsque vous lui  exprimez un banal, mais cordial « Comment ça va ? » et que vous attendez qu’elle soupire et se raconte, Madame Coman détourne les yeux et vous lâche doucereusement : « Oh !  Comment voulez-vous que cela aille ? ».
Certains jours, concise, elle ajoute : « On fait aller, on n’a pas le choix ! ».
 « Qu’est-ce donc qui ne va pas, Madame Coman ? », avez-vous parfois tenté…
Tsst ! Tsst ! Rien ! Elle ne vous en dira rien. Elle secouera la tête d’un air entendu, esquissera un geste d’impuissance de ses frêles épaules et s’éloignera.
Il ne vous reste qu’à passer votre chemin et à gagner votre bureau. Vous voilà frustré. Est-elle évasive car ce serait trop terrible à conter et qu’elle ne veut en aucun cas être importune ou attrister l’auditeur ?  Qui peut le dire ? La discrétion commande en tout cas que vous ne vous en mêliez point ! Tant pis pour vous, son malheur ne vous appartiendra pas ;  il ne pourra pas alimenter vos conversations de cafeteria.
A-t-elle entendu que vous lui  souhaitiez : « Bon courage, en tout cas, Madame Coman ». Oui ! Elle a hoché la tête, s’est retournée et vous gratifie (enfin !) du regard reconnaissant que vous attendiez. Elle murmure (il vous a fallu tendre l’oreille) : « Merci, à  vous aussi !»
Ouf ! Cela implique que vous n’êtes pas non plus épargné par les malheurs de la vie. Ce serait trop injuste, non ?
Et cela vous rassure en fin de compte.