vendredi 31 décembre 2010

Cadeau de Noël

Une petite gourmande... (collection privée)

— Auriez-vous le livre « histoire de la gourmandise », demandai-je à la préposée aux renseignements du rayon Histoire. "Un charmant jeune homme à l’étage inférieur m’a assurée qu’il ne s’agissait pas d’un ouvrage du rayon Cuisine, mais qu’il relevait de l’Histoire, tradition culturelle..."

L’intéressée me dévisagea et me rétorqua d’un ton sec:
— Cela ne me dit rien. Vous avez le titre précis, l’auteur, l’éditeur...
— Non, répondis-je en souriant, sinon je l’aurais trouvé toute seule. Mais j’ai vu cet ouvrage l’autre jour dans une librairie, en vitrine, et...
— Eh bien ! vous auriez dû l’acheter à ce moment-là, m’interrompit-elle. Moi, je n’ai rien à Histoire de la Gourmandise dans ma banque de données. Elle détourna la tête. Sujet clos.
J’observai cette jeune femme. Elle était non seulement triste, mais sa maigreur m’effraya : elle devait être anorexique... J’allais renoncer à l’achat envisagé, quand elle reprit la parole, après avoir tapoté distraitement sur son clavier d’ordi. Grincheuse, mais légèrement triomphante, elle me lança :
— Vous vouliez peut-être dire « Gourmandise. Histoire d’un péché capital » (1)...
— Oui, sans doute, admis-je, conciliante.
— C’est bien ce que je disais, dit-elle avec un sourire mauvais, nous ne l’avons plus... Fallait l’acheter quand vous l’aviez vu !

(1) Florent Quellier, Gourmandise. Histoire d'un péché capital. Préface de Philippe Delerm. Paris : Armand Colin, 2010 (Hors collection), 224 pages.

jeudi 25 novembre 2010

Une journée bien vaine

Noël approche. Il est temps de commander le champagne. Celui-ci est généralement de toutes les fêtes. D'ailleurs, le personnage de la nouvelle ci-après part avec l'idée justement d'en rapporter pour le mariage de sa fille, mais dans la vie... rien n'est simple. 

Collection de l'auteur
Editeur LAPIE, 125 rue Garibaldi, Saint-Maur

Depuis la veille, il lui avait dit que ce serait une super journée. Ils ne partiraient pas trop tard et iraient dans la Marne. Ils prendraient leur temps. Cela leur ferait du bien.
Il y aurait juste à aller chercher les bouteilles de champagne qu’il avait commandées pour le mariage de sa fille, mais ensuite, ils déjeuneraient en amoureux dans une auberge de campagne. Et puis ils pourraient peut-être muser le long de la Marne.

Au matin, il n’y avait rien à dire du côté du temps. Le soleil était là. Le ciel était bleu. Il faisait frais ce qu’il fallait.
Josée s’était réveillée naturellement vers huit heures. Elle s’étirait doucement et sa jambe tentait de frôler celle de Pascal. Celui-ci poussait de très légers gémissements, alternés de grognements. Il lui avait souvent dit que ces petits bruits, c’était du contentement. Aussi continuait-elle imperceptiblement à le caresser du bout du pied.
Une demi heure après, Pascal n’avait toujours pas ouvert les yeux. Il ne parvenait pas à émerger, encore moins à envisager de se lever. Il avait pris une position assise dans le lit et demeurait immobile les mains croisées sur le ventre, les yeux clos.
A dix heures, il bougea tout de même. Il s’entoura les reins de son pagne « tahitien », puis du canapé, où elle s’était assise pour l’attendre, elle le vit se diriger vers la cuisine américaine. Il jeta un long regard par la fenêtre, vérifiant sans doute si la Tour Eiffel qu’on apercevait du 13ème étage de son immeuble était toujours là, dressée dans les nuages. Sans un mot, il avala le café qu’elle avait préparé, se servit des corn flakes dans du lait qu’il mangea pensivement. Puis, prit pas mal de temps pour se doucher, s’habiller, consulter ses e-mail (après avoir redémarré l’ordinateur trois fois de suite : « Nom de D… qu’est-ce que fiche cet ordinateur »). « Et il ne s’est pas encore rasé », pensa-t-elle. Il s’était aspergé de l’eau de toilette qu’elle aimait respirer sur lui. Et elle s’attendrit. Au bout d’une heure, après avoir cherché longuement une deuxième chaussette qui convenait à la première, il finit par s’écrier, joyeux, « On y va ! ». Onze heures était passé depuis longtemps lorsqu’ils « décollèrent ». Ils montèrent dans la vieille Citroën. Celle-ci fit preuve de très bonne volonté et démarra au quart de tour…
« Ah ! Au fait, je dois passer à ma banque », s’exclama-t-il. « Ta banque ? Mais pourquoi, j’ai du liquide sur moi », dit Josée. « Oui, mais, c’est pour payer le champagne, c’est une combine, je dois le payer en liquide, et puis, en plus il m’en faut encore davantage, car je dois payer le plombier qui travaille dans ma maison de Grèce. Mais ne t’inquiète pas, ce sera vite fait. Au passage, j’en profiterai et j’irai aux Impôts. Je dépose une lettre, vois un mec et c’est tout !».
Josée resta muette.
Les choses ne se passèrent finalement pas trop mal : elle l’attendit en double file devant la banque et devant les Impôts. Ils ne perdirent pas trop de temps. Et par chance, Paris, en ce milieu de semaine, était désert.
Sur l’autoroute, la circulation était fluide, comme ils disent. Pascal avait chaussé ses lunettes noires par dessus les autres, celles qui lui donnaient l’air d’un imprésario italien déchu, qui y croit encore. Ni Josée, ni Pascal ne parlaient. On ne pouvait pas mettre l’autoradio non plus, car Pascal l’avait démonté un jour et n’avait pu le remettre. Il traînait, pitoyable, sur la banquette arrière au milieu de prospectus publicitaires qui signalaient des promotions passées. A un moment donné, Pascal lança d’une voix absente :
— Il faudra tout de même que je sois rentré avant 18 heures.
— Pourquoi ?
Je dois passer à Aubervilliers chez le menuisier prendre un vasistas que j’ai fait faire sur mesure.
— Un vasistas, s’étonna-t-elle, pourquoi un vasistas ?
— Pour ma maison en Grèce. Tu sais bien que j’y pars dans trois jours, répondit-il l’air ailleurs. Elle se rappela qu’en effet, depuis une semaine, il surfait sans cesse sur le Net pour trouver un vol au meilleur prix et qu’elle l’entendait rouspéter soit parce qu’il bloquait sur les sites, soit parce que les vols lui paraissaient trop onéreux.

Peut-être avaient-ils parcouru une soixantaine de kilomètres quand Pascal se trémoussa sur son siège, tentant de chercher quelque chose dans la poche intérieure de son blouson.
Que cherches-tu ? questionna Josée.
Pascal ne répondit pas, mais prit la première bretelle qui menait à une aire de repos et freina brutalement, jaillit de la voiture pour retourner consciencieusement toutes ses poches : blouson, chemise, jean… Il ouvrit le coffre, prit la serviette qui ne le quittait jamais et fouilla de façon désordonnée dedans.
Mais, enfin, me diras-tu ce que tu cherches, demanda Josée.
Je ne trouve plus l’adresse du producteur de champagne où nous allons…
Josée, stupéfaite, le regarda. Mais il continuait, agité, à chambouler toute la voiture.
Tu connais peut-être le nom, hasarda-t-elle.
Je ne m’en souviens plus.
Elle observait Pascal : étonnamment, il n’était que préoccupé, mais très calme. Pas du tout énervé. Il devait être largement 13 heures. Josée avait déjà renoncé à un déjeuner traditionnel. Elle était là à scruter Pascal. Elle ne ressentait rien : pas d’émotion, ni colère, ni agacement. Juste une sensation de «Mais, qu’est-ce qui se passe avec lui ? ». D’autant qu’elle constatait bien que lorsqu’il lui parlait, il ne lui parlait pas vraiment.
Elle connaissait Pascal depuis six mois. Elle l’avait rencontré dans un piano bar. Dès la première rencontre, ils avaient bien « accroché ». Et puis, il avait disparu pendant deux mois et elle n’avait plus eu de nouvelles. Il était réapparu un soir vers 22 heures alors qu’elle soupait chez des amis, l’appelant de l’aéroport d’où il venait de débarquer, l’invitant à dîner chez un Italien… dans l’heure qui suivait ! Elle avait souri de cette apparente urgence à la revoir. Ils avaient finalement dîné ensemble trois jours après dans un restaurant sri lankais, proche de la Gare du Nord et fini la nuit ensemble. Il était si imprévisible. Amusant. Tendre. Lointain. Avec tant d’aisance dans la vie. Josée devait toujours faire un effort pour être aussi à l’aise en société. Mais en même temps, elle avait l’impression qu’il ne voyait personne, à part elle peut-être, alors qu’elle, de son côté, était émue par tant de visages et de personnes croisées. Depuis ce soir-là, ils avaient noué une relation plus ou moins régulière. Ils passaient une nuit ensemble la semaine de temps en temps, une partie du week-end. Ce n’était pas toujours facile, car Pascal ne travaillait plus, ayant négocié un licenciement avantageux. A 58 ans, il attendait la retraite tandis que Josée, commerciale dans une maison d’édition, voyageait beaucoup. A cela s’ajoutait que Pascal partait souvent en Grèce dans sa résidence secondaire, où il entreprenait de nombreux travaux d’aménagement. Il y avait ses habitudes, des copains à ce qu’il disait, son bateau, des souvenirs de famille… Josée était très partagée sur l’idée qu’il projetait de l’y inviter un jour. Elle admettait que c’était sa bulle à lui et qu’elle n’y avait pas sa place.
Pour l’heure, ils étaient repartis en direction de Reims. Pascal avait téléphoné à la copine qui lui avait filé l’adresse du producteur. Mais elle était sur répondeur. La seule chose que Pascal se souvenait, c’était peut-être que le village s’appelait Saint-Martin quelque chose et que le nom du producteur pouvait être Certin ou Chartin ou Chautin.
Josée avait proposé qu’ils se rendent dans un syndicat d’initiative pour regarder s’il avait le nom des producteurs de la région… Ils n’allaient tout de même pas regagner Paris à cette heure-ci, d’autant que Pascal ne se rappelait pas où il avait pu poser ce foutu post-it qui contenait toutes les informations.
Tandis qu’ils roulaient, elle repensait à d’autres journées ou soirées qui, elles aussi, s’étaient drôlement passées. Il y avait eu la fête de la musique et le rendez-vous donné qu’il avait manqué parce qu’il était connecté sur Internet et qu’il avait oublié de laisser branché son portable. Et pourtant sa joie était enfantine de la retrouver lorsqu’elle avait sonné à sa porte, mi furieuse, mi malheureuse. Ils avaient fini par errer dans les rues de Paris, comme isolés l’un de l’autre. Mais la nuit, leurs corps s’étaient rudement bien retrouvés.
Il y avait eu cet après-midi, où, au dernier moment, il ne voulait plus sortir et aller au cinéma, car il était trop las et qu’il avait préféré faire la sieste. Elle était partie seule. Au sortir de la séance, il l’appelait sur son portable pour qu’elle revienne illico presto dîner avec lui. Il n’avait finalement pas dormi. Il avait envie de la voir… Elle ne comptait plus les journées où elle débarquait chez lui comme convenu et où, subitement, il partait faire du vélo ou encore la traînait de supermarché en magasin de bricolage à la recherche d’objets, machines, produits introuvables, en rupture, trop chers… Et pourtant comme elle aimait leurs balades dans Paris le long de la Seine ou du canal qui part de La Villette, leurs arrêts dans les petits troquets, leurs dîners ici ou là, sa façon de lui dire « Viens ici, toi », lorsqu’il avait envie de l’attirer à lui. Et ce regard bleu gris qui se fixait sur elle.
Il fallut attendre 14 heures que le syndicat d’initiative d’un village touristique ouvre. La jeune fille, amusée, les aida au mieux qu’elle put. Après une dizaine de coups de fil, ils débusquèrent le producteur de champagne — qui s’appelait en fait Chestin.
Ils parvinrent chez lui sans aucune autre péripétie vers 15 heures. Ils burent deux coupes de champagne. Comme Josée était à jeun depuis le réveil, cela la rendit un peu gaie. Elle avait déjà quasi oublié les problèmes du matin. Ils avaient ensuite chargé les caisses et Pascal, de nouveau plein d’allant, avait déclaré : « J’ai faim ! », ce qui était chez lui signe d’une urgence à s’arrêter quelque part. Plus question à cette heure d’une auberge ou d’un restaurant. Ils s’arrêtèrent donc dans un café de village où ils se jetèrent avec un appétit géant sur des sandwichs.
Vers 16 h 30, alors qu’il avait envie d’admirer du haut de la colline, le fleuve en contre bas, elle lui rappela qu’il convenait de rentrer sur Paris puisqu’il avait ce vasistas à aller chercher…
si tu as l’adresse cette fois, ironisa-t-elle gentiment.
Il l’embrassa. « Tu m’en veux pas ? », demanda-t-il.
— Tu sais bien que non…
— Ce soir, je t’emmène dîner : on mérite bien cela, déclara-t-il péremptoirement.
Le retour fut serein. A Aubervilliers, elle poireauta sur un parking d’une zone commerciale durant une demi heure tandis qu’il récupérait sa fenêtre.
A Paris, il fallut encore décharger chez lui les 12 caisses de champagne, puis le vasistas. Finalement, vers 21 heures et des poussières, ils arrivèrent chez elle, fourbus. Pascal ne se sentait pas très bien.
J’ai mal au cœur, lui confia-t-il.
Le restaurant du soir fut annulé sine die… Et, de fait, il fut malade toute la nuit : le sandwich rustique avalé dans le bistrot campagnard ne devait pas être bien frais…

Cet épisode en précéda bien d’autres… gais, frustrants, inattendus, douloureux, avec des nuits blanches et des soirées merveilleuses. Jamais de scènes toutefois. Mais, c’est ce jour-là — elle s’en rappellerait plus tard— qu’elle pressentit pour la première fois qu’ils ne resteraient pas ensemble, qu’elle souffrirait de le perdre, comme elle souffrirait de rester avec lui, et qu’il continuerait seul ses délires.





mardi 17 août 2010

La photo

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Photo : François Gabriel, groupe pris au carrefour de la rue Muller et Feutrier (Paris 18ème).

Pourquoi Maman nous avait-elle donc « endimanchés », mon frère et moi, ce jour de printemps ou d’été 1944 ou 1945 ou 1946 ? Sur la photo prise à l’angle de la rue Muller et de la rue Feutrier, au pied de la Butte et du square Saint-Pierre (1), je nous trouve ridicules. Je ne sais toujours pas la raison. Et maman est morte il y a dix ans maintenant. De toute façon, lorsque je lui avais demandé pourquoi, alors qu’elle était déjà bien vieille, elle avait haussé les épaules et m’avait lancé : « C’était peut-être le 14 juillet ou la distribution des prix, si tu crois que je me souviens. D’après le cliché, tu dois avoir 7 ans. De toute façon, c’est après la Guerre. Donc, c’est en 1945 ».
— Le problème, lui dis-je, c’est qu’il n’y a quasi que nous qui sommes déguisés comme cela. Les autres enfants sont vêtus à l’ordinaire. Sinon, j’aurais pensé à la sortie des écoles, car à cette époque on sortait en juillet non ? Mais, il y a des tout-petits qui ne devaient même pas être scolarisés, ça ne colle pas...
Ma mère reprit la photo entre les mains, elle l’observa longuement et lâcha : « Ce qui est sûr, c’est que je ne suis pas dessus. ». Puis, elle ajouta, contrariée : « En revanche, il y a la grosse Jeanne derrière les enfants, qui tire la tête comme d’habitude ».
— C’était qui la grosse Jeanne ?, avais-je demandé.
Elle ne me répondit pas tout de suite, mais déclara : « En tout cas, celui qui te met la main sur l’épaule, c’est celui qu’on appelait le Titi. Un déluré, celui-là ! On le soupçonnait de détrousser les pèlerins à la sortie de la basilique ».
« La grosse Jeanne, répondit-elle enfin, elle était même pas du quartier. Sa mère tenait une boulangerie rue de la Pierre-Levée près de la République. Mais elle était toujours fourrée par chez nous. En fait, elle s’appelait Jeanne Grosjean. Alors tu penses, les gosses y allaient avec les plaisanteries. »
— Mais le photographe, insistai-je, pourquoi avoir photographié tout ce monde. On est tous rangé par taille : les petits devant, les moyens, les grands…
— Ecoute, avait-elle conclu, ce que je me rappelle, c’est que ce photographe, c’était celui qui se tenait en bas des escaliers Muller avec son appareil à pied. Quand il y était, il prenait tout ce qui descendait par là : les touristes, les passants, les communiantes, les gens du quartier, etc. Tu vois, je ne sais même plus son nom, mais je me souviens qu'il y avait sur le mur de la place un grand portrait marqué "le roi des photographes de la butte sacrée", la boulangère d'en face qui le connaissait bien, elle disait que d’habitude il ne bougeait pas d’en bas des escaliers.. Ce jour-là on avait du lui demander de descendre pour faire la photo, est-ce que je sais ? »
J’avais donc 7 ans à cette époque. Je n’arrive toujours pas à me souvenir de ce jour donc de 1945, selon maman. Si on est en juillet par exemple, cela faisait à peine un an que Paris venait d’être libéré. C’était le premier 14 juillet depuis la guerre que les Parisiens pouvaient fêter. Pour notre famille, 1945, c’est l’année où nous déménagions à Saint-Ouen. Et mes souvenirs d’enfance sont plus vivaces à partir de là : les puces, le restaurant du Coq de la Maison Blanche, le stade du Red Star, Notre-Dame du Rosaire… Et puis, les piles Wonder où ma mère travaillera quelques temps. J’allais la chercher à la porte de l’usine.
C’est en fin de vie que Montmartre m’a rattrapée : j’y suis revenue. Mais pas à la Butte, devenue trop cher. Vers la porte de la Chapelle. Alors, de temps en temps, je reviens observer les lieux, l’immeuble où je suis née : 19 rue Feutrier.
Et puis, il y a cette photo retrouvée qui a commencé me turlupiner. Elle semble dater d’avant la guerre où, dès qu’un photographe apparaissait, tout le monde voulait être dessus : là aussi, même aux fenêtres, les gens s’installent et le « caviste » est sur le pas de sa porte.
On voit bien que c’était l’été aux tenues légères des petits et des grands. Et toujours le même sentiment : j’en veux à ma mère de ce nœud dans les cheveux comme une étoile de mer… J’ai beau regarder : je suis bien la seule avec cette coiffure. Quel contraste avec le béret de Titi… Mon petit frère a un superbe veston ; lui aussi, il dénote. Je lui aurais bien demandé s’il se souvenait de ce jour-là, mais il a disparu, comme les parents.
J’ai 72 ans depuis 1 mois. A mon âge, on a envie de connaître son passé, de se préciser d’où l’on vient. J’aime me replonger dans mon enfance en triant les vieilles photos de ma mère, enfouies d’abord au fond d’une valise après sa mort. Pas le courage à ce moment-là de les regarder. Dix ans après, ce n’est plus pareil. Je veux savoir pendant qu’il est encore temps. Il n’y a plus de témoins vivants pour ainsi dire de cette époque, à part les enfants qui figurent sur cette photo. Je la regarde encore. Gilles, mon petit-fils, me l’a agrandie sur ordinateur et me l’a imprimée : tous les détails y sont apparents. On y voit tous les commerces du début de rue. J’ai été avec lui remonter cette rue : seul le bar du début de la rue est presque resté intact. Les Bains-Douches ont sombré : chacun a aujourd’hui un petit endroit où se laver. Quant aux caves centrales, aujourd’hui, c’est un brocanteur qui a intitulé sa boutique « L’autre côté de la Butte ». C’est amusant, car, pour moi, l’autre côté de la Butte, eh bien ce n’est pas là, mais à l’opposé justement…
Il m’a invitée au restaurant L’été en pente douce, qui a remplacé la boulangerie dont ma mère m’avait parlé. C’était plein de jeunes comme lui. Je n’ai pas beaucoup aimé. Je suis assez classique et là, la carte est bizarre. On peut y manger un nougat glacé ou un gâteau de pommes aux cèpes ! J’ai grimpé les escaliers Muller, mais j’ai vu que c’était devenu la rue Utrillo. Pourquoi pas ? Ca fait mieux bien sûr. Qui sait qui est Muller d’ailleurs (2).
En redescendant par les jardins, j’observai un rassemblement d’enfants et d’adultes faisant cercle devant le bassin asséché où, de mon temps, les enfants se baignaient. « Regarde, Gilles, comme sur la photo ! ». Au milieu du groupe, un conteur-clown multicolore agitait ses grands bras maigres comme un papillon s’envolant d’une fleur, terrorisé par une abeille qui l’agaçait. L’insecte vrombissant était relié à son costume et ne pouvait bien évidemment pas s’éloigner de lui… Les enfants restaient, tranquilles, à observer l’homme travesti. Je vis des parents saisir l’instant sur leur appareil numérique.
Et tout doucement, comme un puzzle qui se construit et découvre son image, je revis un homme qui lançait des cerceaux à travers lesquels un petit chien noir et blanc, sans doute un fox-terrier, sautait sans jamais trébucher. Aussitôt reconstituée, l’image s’effaça. La magie s’acheva, tout comme le numéro de l’artiste qui passait une casquette parmi les spectateurs.
Nous reprîmes le métro à Abbesses. Gilles me raccompagna porte de la Chapelle.
Je restais silencieuse. C’était comme ça les souvenirs d’enfance, des flashs qu’on ne pouvait ni dater, ni situer. Peut-être était-ce un spectacle que nous regardions rue Muller ? Mon clown s’agitait peut-être ailleurs, à un autre moment ? Il fallait que j’accepte cela : la mémoire est libre ! Elle est conservatrice, mais ne rend que ce qu’elle veut et à son heure !


(1) Aujourd’hui appelé square Louise-Michel. Il s’est longtemps appelé aussi square Willette, du nom du peintre et illustrateur montmartrois Adolphe Willette. En 2004, il a été débaptisé en raison des engagements antisémites de celui-ci.
(2) Muller du nom d’un propriétaire foncier.

vendredi 23 juillet 2010

L'art d'être grand-mère


A mes enfants et petits-enfants. Qu'ils se rassurent.
Je ne suis ni celle de la nouvelle, ni celle de la Comtesse de Ségur !

Assise sur la plage, à l’ombre d’un parasol, il lui revenait les paroles de Rose : « Les petits-enfants, ce n’est que du bonheur !». Judith soupira. Quelle foutaise ! Rose se racontait-elle des bobards ou était-ce elle qui vivait dans un autre monde…
En réalité, décida Judith, c’est dans le tempérament de Rose. Il faut qu’elle po-si-ti-ve à tout bout de champ. Pour elle, la pluie est un bienfait, le froid un fameux stimulant, et la souffrance, l’occasion pour le corps de se sentir vivant. Et dans cette logique, les petits-enfants, ce n’est que du bonheur !
Inconfortablement installée à même le sol, sur son drap de bain mauve, Judith maugréait. Elle avait toujours détesté le sable qui s’infiltre partout et qu’on rapporte inévitablement à Paris dans le moindre bagage. Pendant des mois et des mois, il vous empoisonnait l’existence. On en trouvait dans les endroits les plus inattendus de l’appartement. Elle regrettait de ne pas avoir pris un pliant. Mais voilà, elle ne voulait pas faire « vieille »…
Elle n’aimait pas plus le soleil qui esquinte la peau, lâchement, sans prévenir. Et que dire du parasol mal fiché dans le sol qui s’envole subitement et après lequel il faut courir, en se retenant de tirer la langue à la mère de famille qui vous interpelle : « Mais madame, c’est dangereux, courez donc plus vite, il y a des petits sur la plage. Cela pourrait les blesser ». Les éborgner même, rêva Judith.
Bien sûr, restait la mer le long des golfes pollués.
Elle avait tenté au début des vacances de s’y mouiller… oh, juste les pieds pour accompagner Opaline : l’eau était glaciale (« Excellent pour tes chevilles qui enflent », aurait délicieusement déclaré Rose). La gamine l’avait aspergée… pour rire. Cela ne l’avait absolument pas amusée. Elle avait grimacé, mais s’était tue. On ne pouvait pas toujours être dessus.
Ce souvenir récent la ramena à ses petits-enfants justement. Où étaient-ils donc ? Opaline et Jérôme, respectivement âgés de 5 et 4 ans, s’étaient éloignés une fois de plus du bord. Elle ajusta ses lunettes à verres progressifs auxquels elle ne s’habituait pas. Elle les reconnut assez vite au milieu d’autres enfants. Tous sautaient les vagues en poussant des cris qu’elle n’entendait heureusement pas d’où elle était.
Elle se leva péniblement, son arthrose la faisait souffrir, et hurla : « N’allez pas si loin. Revenez immédiatement ». A l’accoutumée, ils se retournèrent, tentèrent de discutailler de loin, sans bouger. Judith s’époumona : « J’ai dit tout de suite ». Ils se déplacèrent de quelques mètres en direction du bord pour un temps. Elle se remit divaguer.
Ce qui consolait Judith, c’était de constater qu’il y avait une tripotée d’autres grands-mères autour d’elle. En ce début juillet, elles étaient, comme elle, de « corvée » pour garder leur descendance, tandis que les parents travaillaient avant les congés d’août.
Ces mamies étaient souvent seules, déjà veuves ou depuis longtemps plaquées ? Certaines étaient quand même accompagnées de grands-pères, des falots qui trimbalaient tout le barda – bouées, seaux, pelles, serviettes, gâteaux, flacons d’ambre solaire (à la protection maximale à renouveler toutes les trois heures, dixit sa fille) et des revues qu’on n’aurait pas l’occasion de lire car il fallait toujours avoir un œil sur les enfants.
Judith épinglait ces petites familles qui apparaissaient par grappes le long de la promenade du bord de côte, puis qui descendaient la rampe, progressant ensuite en s’enfonçant dans le sable avec l’élégance d’hippopotames de zoo.
L’image du Tréport et de ses galets la fit frissonner : au moins cela lui serait épargné. Tout ce petit monde avançait. Les mômes n’étaient jamais à la même cadence. Tantôt derrière (« Allez, Fantine, Oriane, Justin, Chloë, Noë…, on se presse », tantôt devant (« Voulez-vous attendre Tom, Zélie, Robin, Marceau… »
Les tribus s’installaient après maintes hésitations. Ils avaient pris soin d’abord de balayer du regard tour à tour le voisinage immédiat, les débris, la position du soleil, la distance à l’eau, etc. Judith ne voyait pas vraiment la différence entre ici et là. Mais on sentait que, pour eux, cet ancrage n’était pas choisi au hasard.
Dès que le lieu était défini, l’un des gosses s’était déjà précipité vers la mer, encore habillé. L’autre assis dans le sable, le nez plissé et rougi, l’air maussade, refusait de se dévêtir. Trois, quatre fois de suite, la grand-mère répétait crescendo : « Enlève ton tee-shirt, ton short, ta robe… »
Quelle épreuve, songea Judith qui n’échappait pas à la règle lorsqu’elle arrivait : Opaline dispersait un à un ses vêtements et était généralement la première dans les vagues, tandis que Jérôme trépignait de ne pas y être, mais refusait d’ôter ses vêtements.
C’était la même folle demi-journée balnéaire pour tous qui commençait, avec un objectif prioritaire : zéro noyé en fin d’après-midi. La pause goûter n’apportait aucun répit. Les gâteaux et les boissons ne convenaient pas. Refrains connus. « Maman, elle en achète d’autres » « Encore des biscuits au chocolat ! » « Y a pas de coca ? » « « Je veux une glace ».
Et le retour n’était pas du tout le soulagement escompté. Au programme : gémissements et récriminations. « J’ai du sable dans mes sandales » « J’ai mal… » « J’ai faim » « Je veux aller au manège » « Je ne veux pas rentrer » « On n’a pas eu de gaufres ! ».
Certaines vieilles dames étaient grandioses : elles rhabillaient l’enfant grincheux, donnaient à boire à celui qui tirait la langue, épongeaient la fillette qui grelottait, éventaient le bébé, câlinaient le morose, allaient chercher le râteau lancé au loin.. Impressionnant !
Bien sûr, si on observait d’un peu plus près leurs visages, le front s’étirait vers l’arrière, la langue allait et venait de la lèvre inférieure à la lèvre supérieure, un tremblement agitait les paupières. « Plus que 3 jours », pensaient-elles peut-être.
D’autres, moins héroïques ou moins stoïques, s’énervaient, s’épuisaient, couraient en tout sens, distribuant quelques taloches, menaçaient de rentrer sur le champ sans passer par le glacier ou de priver tout le monde de frites ou de dessert… Parfois même on entendait « C’est la dernière fois que je vous emmène en vacances ».
L’une d’entre elles, la veille, découvrant Judith qui la regardait avait lâché avec un mauvais sourire : «On devrait créer un club pour échanges de pratiques, à l’instar des infirmières ou des éducatrices…» Une prof à la retraite, sans doute.
Où Rose ne voyait-elle que du bonheur ?

Pour Judith, avoir un fils, lui avait déjà paru être une idée extravagante, mais l’envie de faire souche l’avait emportée, d’autant que Frédéric, son défunt mari, voulait un fils… Dieu merci, ce fut un garçon tout de suite. Un gros poupon rose et calme, qui fit tout de suite ses nuits. On l’appela Géraud comme son grand-père… Et le couple Judith/Frédéric en resta là. Elle reprit très vite son travail qui la passionnait, Frédéric gagnait bien sa vie, la maison était vaste, une fille au pair eut sa chambre. Le tour était joué. Enfin presque. Car, trente ans plus tard, Géraud avait engendré coup sur coup Opaline et Jérôme. Sa femme, Claire, venait d’une famille nombreuse. Et ce n’était pas tout, avaient-ils annoncé…
Elle revit son fils, ravi, quand il lui avait déposé le premier, puis le deuxième nouveau-né dans ses bras, attendant qu’elle déclare sa joie, sa fierté… ce qu’elle fit par instinct de convenances.
« Tu vas voir. Tu vas adorer être grand-mère », lui dirent ses amies à l’époque. Elle en connaissait même qui désespéraient de ne pas l’être encore. Aucune d’entre elles ne l’avaient mise en garde contre les désagréments de ce nouvel état de grand-mère.
Elle le reconnaissait : Jérôme était un adorable petit garçon à la chevelure rousse frisée qui bavardait, questionnait, faisait des mots d’enfants, vous saoulait. Bien sûr qu’Opaline, brune et ronde, était séduisante, tour à tour vive et volontaire faisant alterner les « moi aussi » au « moi toute seule ».
Mais Judith avait bientôt 70 ans. Et, à regret, peut-être, elle se fit la réflexion que cela ne l’intéressait pas de voir grandir ces petits…
*****
21 h 30, dans la maison familiale héritée de génération en génération. L’heure magique — le coucher. Grâce au vent et à l’air marin, ils tombaient épuisés et dormaient le doudou serré contre eux jusqu’au lendemain 9 heures. C’était le moment où elle aurait pu s’attendrir en observant leur visage apaisé et légèrement gonflé, leur respiration entrecoupée de quelques soupirs, parfois même d’un sourire aux lèvres… Mais Judith restait peu de temps dans la chambre. Elle vérifiait les fenêtres et sortait promptement.
Elle avait sa soirée à elle. Malheureusement, elle était à bout. Le lave-vaisselle tournait. Elle aurait pu lire, regarder un DVD, surfer sur Internet, mais souvent elle se mettait à revoir sa propre enfance.
On lui avait dit qu’elle avait été une petite fille terrible — « Un garçon manqué, qui ne veut jamais faire de câlin et glisse des genoux ». Pourtant, elle se revoyait en enfant sage, un peu triste, avec ses journaux de Mickey, ses bonbons Kréma Batna qui collaient au palais et dont elle ne savait pas si le goût lui plaisait ou non, ses figurines de Mokarex… mais surtout elle était seule, toujours seule. Comme ce soir, dans cette grande maison au bord de l’Atlantique.
Fille unique hier. Veuve aujourd’hui.
L’été, ses grands-parents l’emmenaient dans le Puy-de-Dôme. Tous les ans. Toujours au même endroit. Atteindre une pension de famille au fin fond d’un village représentait un voyage interminable. Des heures et des heures dans un compartiment où il fallait bien se tenir. Un compartiment où il y avait des vieux, des vieux, des vieux… jamais d’enfants. Le train allait à Vichy. C’était long. Très long. A la correspondance à Vichy, c’était des temps d’attente encore avant d’embarquer dans une micheline rouge et blanche qui paraissait passer davantage de temps à l’arrêt dans les gares qu’à rouler entre les stations. 3 heures de voyage supplémentaire… juste entrecoupé des sifflements de la micheline qui faisait sursauter l’enfant qu’elle était.
Parfois, à Vichy, ses grands-parents l’entraînaient dans un restaurant le long de l’avenue qui partait de la gare. Vague souvenir de steak qu’elle n’en finissait pas de mâchouiller, de salade verte, de frites… un œuf mayo ? Peut-être. Des tomates à la vinaigrette et une glace à la vanille, sûrement.
Quel lien entre son enfance et celle de ces deux-là ?
Son enfance à elle, cela avait été l’ennui, un temps qui s’étirait. Des parents à qui elle n’avait rien à dire et qui n’avaient rien non plus à lui dire, étonnés d’avoir engendré cette gamine.
Grandir. Grandir. S’échapper. Cela avait été sa seule obsession. Et maintenant cette vie, sa vie, était déjà presque échappée. L’âge adulte était achevé. Restait une vieillesse à apprivoiser, et pour combien de temps avec ces deux là qui poussaient dans le dos.
En tout cas, Judith ne regrettait pas son enfance.
Frédéric, son mari, disait qu’il n’en avait aucun souvenir. Ne courait pas le risque d’être Proust. Quant à Géraud, enfant facile, il avait toujours eu l’air heureux, souriant, toujours content. Les femmes en raffolaient. Un cadeau du ciel, lui disait-on.
Oui. Cela avait été relativement simple d’élever Géraud. Pas très intéressant non plus.

*****
Quinze jours s’étaient écoulés depuis leur arrivée. Judith était soulagée. D’abord parce qu’il ne restait plus que 3 jours avant que les parents ne récupèrent leur marmaille. Ensuite, parce que Zohra, la fidèle Zohra, l’avait rejointe pour l’aider. Zohra, cela ne l’affolait pas deux enfants. Pensez, elle en avait élevé 8. Et aujourd’hui, elle allait être grand-mère pour la dix-neuvième fois. A ne pas croire. Zohra était finaude. Jamais, elle ne confiait à Judith ses sentiments sur la question. Elle avait seulement confié récemment à Judith : « Avoir des enfants, des petits enfants, c’est la vie. Quand ils arrivent, c’est signe qu’elle est finie pour nous. Et c’est bien. Faut laisser la place sur terre ! C’est comme ça qu’on fait nos parents avant. C’est notre tour. ».

*****
Aujourd’hui, il faisait chaud, très chaud. Lourd. L’orage claquerait sans doute en fin de journée ou dans la nuit. Judith avait mal à la tête.
Les deux enfants avaient d’abord gentiment joué sur le sable mouillé. Ils avaient construit une montagne, des routes, planté des algues en guise d’arbres, décoré le tas de coquillages et Jérôme montrait à Opaline comment faire dégringoler des billes du sommet vers la base. Après la baignade, Jérôme et Opaline étaient partis vers le club des dauphins. Elle avait fini par les inscrire. Depuis, les choses allaient mieux. Le matin, il y avait les animateurs ; l’après-midi des jeux organisés et de toute façon l’accès libre aux portiques, au trampoline, aux toboggans… sous surveillance.
Judith avait mal dormi ces dernières nuits. Elle sentait tous ses membres s’engourdir, puis elle ressentait des lancements dans la nuque, les jambes, les bras, comme des courbatures de fièvre. L’instant d’après, la douleur s’éloignait. Elle s’assoupissait jusqu’à la prochaine alerte, qui ne tardait pas à survenir.
Géraud l’avait appelé hier et lui avait annoncé à mi-mot qu’Opaline et Jérôme allait avoir un frère ou une sœur… Grand-mère pour la 3ème fois donc. Un signe ? On disait que nouvel enfant c’était mort d’un vieux parent.
La sueur dégoulinait dans son dos. Elle la sentait dans tous les plis de sa peau.
Elle avait envie pour une fois de se rafraîchir et de flotter à la surface de l’eau. De se laisser dériver vers le lointain. Vers une île.
Elle avait mal partout. Elle avait l’impression d’être en pièces détachées. Chacune était douloureuse. Elle avait tenté divers onguents, mais l’effet placebo ne marchait plus…
Elle avait pour une fois loué une chaise-longue. Comme l’avait fait sa grand-mère une fois qu’elle l’avait emmené exceptionnellement à Saint-Jean-de-Monts. Ces chaises étaient toujours les mêmes rayées, bleu – rouge – verte…
Elle se dirigea vers le club des dauphins et appela les enfants ; ils tournèrent leur tête vers elle. Elle leur fit signe d’approcher. Pour une fois, ils accoururent. « Ecoutez, leur dit-elle, il fait chaud. Grand-mère va se baigner. Je vais faire le gros poisson. Vous restez là au club et vous ne bougez surtout pas.» Opaline l’interrompit : « Fais attention aux baleines, grand-mère ! Elles peuvent te manger ». Jérôme la poussa du coude : « Y en a pas ici. C’est aux méduses qui brûlent qu’il faut faire gaffe ».
Judith sourit. « Et les requins ? », continua Opaline qui ne voulait pas en rester là. « Pas de risque, y en a pas non plus dans nos contrées », la rassura Judith.
- On veut te voir, insista Jérôme. Y en a marre du club.
- Oui, on veut te voir faire le poisson, confirma Opaline.
A leur air, Judith comprit qu’ils ne cèderaient pas. « Ok, leur dit-elle. Mais vous ne devrez pas bouger du bord. Vous me suivrez des yeux. A un moment donné, je serai un petit point à l’horizon comme une mouche sur la vitre. C’est qu’il sera temps pour vous de rentrer à la maison. Vous connaissez le chemin depuis le temps. Et vous direz à Zohra d’appeler Papa. Il faudra lui expliquer que Grand-mère est devenue un gros poisson, qu’elle a nagé loin, loin, si loin qu’elle ne reviendra que plus tard».
- Quand ? », questionna Jérôme.
- Lorsque vous dormirez, dans le premier de vos rêves, je serai comme une sirène ».
Opaline secoua la tête : « Moi, je ne rêve pas ».
- Ce soir, tu rêveras, je te le promets, dit Judith.
Elle s’éloigna, mimant un baiser qui s’envolait dans les airs. Ils lui rendirent, puis lui firent des signes de la main.
Ils restèrent debout l’un à côté de l’autre, d’abord sans piper. Quand elle fut assez loin, ils appelèrent deux ou trois fois, comme elle le faisait parfois pour eux : « Reviens, t’es trop loin ! ».
Jérôme commença à pleurnicher. Opaline le regarda, se redressa comme une grande, le prit par la main et lui dit qu’il fallait aller vers la maison pour dire à Zohra ce que grand-mère avait demandé de dire. Jérôme retira prestement sa main de celle d’Opaline et s’assit.
Ses pleurs allaient grandissant… Il sanglotait maintenant. Opaline, au comble de l’énervement, se mit à le tirer de toutes ses forces par un bras, ce qui redoubla les hurlements de son frère. Elle tomba à l’arrière et à son tour se mit à verser des larmes…
Judith se réveilla brusquement. Elle ouvrit les yeux au moment même où Opaline criait qu’elle voulait voir Zohra, qu’elle voulait rentrer à la maison tout de suite. Quant à Jérôme, il appelait son père désespérément.
Judith les regarda un moment, sérieusement. Puis elle partit d’un grand éclat de rire.

mardi 18 mai 2010

Le billet de 5 000 francs


Emmeline, ravissante fillette brune aux yeux pétillants, n’était pas une gamine sage comme une image… Son jeune frère Raphaël était son émule. Ensemble, ils faisaient les pires niches dans la petite ville de B.
Une de leurs principales cibles était la grande maison bourgeoise du notaire Bourdel, qui trônait à l’angle de la rue Basse. Cette rue menait à l’école laïque et républicaine et était donc sur leur chemin… La demeure des Boudel était ceinte de hauts murs, et l’on n’apercevait que la cime des arbres. La grande porte à double vantaux ne s’ouvrait que si on actionnait une tige métallique qui déclenchait, ô miracle, une cloche cristalline… Après quelques minutes, accourait la bonne, en tablier, ou c’était Madame Bourdel elle-même qui descendait le perron, tirait la lourde porte et constatait que… deux chenapans avaient déclenché ce tintement. En général, le petit chien de Madame s’échappait et la maison était en émoi : on voyait s’affoler les domestiques en tout sens pour rattraper le distingué roquet.
Certains jours, Emmeline et Raphaël avaient même pu faire déplacer Maître Bourdel lui-même, petit bonhomme sec, raide et « qui fait peur comme une sorcière », chuchotait Emmeline à son petit frère, histoire de l’effrayer.
Bien sûr, cela se termina un jour, comme souvent, par des oreilles étirées et un retour en fanfare jusqu’au domicile familial… Maître Bourdel tança les parents des deux enfants ce qui leur valut une fessée magistrale qu’ils reçurent sans faiblir.
A la maison, les parents d’Emmeline et Raphaël comptaient leurs sous. Ils n’étaient pas pauvres, mais pas riches non plus. Le père, chaque semaine, rapportait sa paye à sa femme. En ce temps-là, c’était quelques billets et des pièces. Celui-ci les déposait posément devant sa femme qui s’en emparait, les recomptait, lui donnait un billet pour son argent de poche, puis glissait les autres dans diverses enveloppes en traçant de grands signes dessus. Les enveloppes étaient ensuite précieusement déposées dans le tiroir gauche du buffet Henri II de la salle à manger. Les pièces allaient dans une tirelire de faïence, gerbée sur une planche de la cuisine. Les deux enfants n’auraient pas voulu manquer le rituel hebdomadaire, car parfois une piécette leur revenait.
Un vendredi soir, leur mère, à son habitude compta l’argent. Elle prit un grand billet inhabituel qu’elle leur exhiba : « Regardez, leur dit-elle, voilà un billet avec lequel on mangera toute la semaine, c’est un billet de 5000 francs ! N’est-il pas beau ? ». Emmeline s’en saisit brusquement pour voir de plus près ce monsieur en collerette à la belle barbe, au moment même où Raphaël voulut observer l’image du pont juste derrière. Crac ! Le billet se déchira en deux ! Emmeline en avait un grand bout, celui avec Barbe Bleue, et Raphaël un petit bout du « pont d’Avignon ». La fillette s’écria : « Combien cela fait ce que j’ai, maman ? ». La mère n’apprécia pas du tout cette excitation et commença par leur retourner deux gifles bien senties. Elle leur reprit aussitôt les deux parties du billet, les mit dans une enveloppe et leur enjoignit de ficher le camp ! « Je le recollerai plus tard… », ronchonna-t-elle. Les enfants pleurnichèrent un peu, puis s’esquivèrent.
En rentrant de l’école le lendemain, ils trouvèrent leur mère en larmes. Ils la pressèrent de questions. Elle les regarda l’œil noir et leur demanda tout à trac : « Qui a chipé la moitié du billet qui était dans l’enveloppe ? ». Pour une fois, les deux petits étaient blancs comme neige et jurèrent leurs grands dieux qu’ils n’avaient rien fait. « Si vot’ père apprend ça, il va vous tuer », sanglotait la mère.
Samedi, dimanche s’écoulèrent. Personne ne pipait mot. Emmeline et Raphaël se gardaient bien d’aborder le sujet et à vrai dire, filaient doux. La mère, quant à elle, était très occupée à faire une lessive, repasser un drap, balayer le grenier, éplucher les légumes, aider la voisine aux conserves de cornichons, etc. Impossible d’engager la conversation avec elle.
Le mercredi soir, le père rentra à son tour avec un air étrange. Muet. Le regard baissé. Il repoussa même l’assiette du repas, sans y toucher. Les enfants mangeaient en silence et la mère ramassait avec minutie les miettes sur la table.
Soudain, l’homme lâcha : « Y a un problème avec la paye de la semaine »… Raphaël glissa de sa chaise, prêt à s’esquiver. Emmeline plongea le nez dans sa serviette. « Les enfants allez donc dans vot’pièce », dit-il. Ravis, ils ne se le firent pas répéter et se bousculèrent même pour passer la porte de la cuisine en premier. Une fois dans leur chambre, ils s’assirent sur un des lits, sans se regarder, serrés l’un contre l’autre, attendant la catastrophe. Pas un bruit à l’autre bout du petit appartement. Cela leur parut durer aussi longtemps qu’une heure de cours de sciences à l’école. Et subitement, cela éclata et parut ne jamais vouloir s’arrêter. Leurs parents riaient, riaient, riaient….
Ils sortirent doucement et ouvrirent la porte de la cuisine : debout devant la cuisinière, ils découvrirent leur père et leur mère pliés en deux, se redressant, puis éclatant à nouveau. L’un tenait la moitié d’un billet de 5000 francs dans une main. L’autre, la deuxième partie.
Ils comprirent que leur père avait voulu discrètement emprunter un billet dans l’enveloppe familiale pour festoyer avec les copains… il avait pris la fameuse moitié sans s’en rendre compte, tellement il avait dû vouloir empocher rapidement le billet. Ce n’est qu’à l’estaminet et devant les copains qu’il s’était retrouvé, éberlué et stupide, avec ce demi papelard sans valeur exhibé sur la grosse table de bois du bistrot.
Emmeline et Raphaël se regardèrent l’un l’autre, haussèrent les épaules et retournèrent dans leur chambre. Finalement, les adultes étaient bien inconséquents. Car, de fait, la virée du père passa inaperçue ainsi que la négligence de la mère. Ils n’eurent même pas conscience que leur geste, à l’origine de l’histoire, avait tout autant été oublié.

samedi 17 avril 2010

Dans le métro, le matin


 Photo personnelle

Il y a un chauve qui s’est endormi. Il a une petite touffe raide et noir qui s’entête à se dresser sur la surface lisse et brillante, bien savonnée de son crâne. Il a croisé ses mains un peu rondes sur un sac Monoprix et il a décollé dans un songe loin des autres, loin de la femme africaine, assise à ses côtés qui se laisse ballotter. Elle hésite entre le sommeil et ses pensées. Parfois, elle murmure quelque chose. J'entends son monologue qui résonne dans ma tête.


"… Déjà 8 heures. Ibrahima va être en retard. Je ne sais pas comment ça s’arrange le matin. Toujours quelque chose qui va pas. Je lève tout le monde, mais y a rien à faire, ils se bougent pas. Ah cela va pas. C’est le rythme qui convient pas. Je lui ai expliqué l’autre jour au maître, mais il a haussé les épaules et il a dit : « Et comment font les autres Madame Cissé ? ». J’ai répondu : « Je ne sais pas, mais nous on y arrive pas. » Je sais qu’il faut être à l’heure. Qu’est-ce qu’il croit ce blanc… Il croit qu’un nègre, ça ne sait pas lire l’heure. Que c’est toujours en retard ? Je lui ai dit à Ibou : « Quand t’es en retard, tu réjouis le blanc ». A dix ans, il comprend pas tout ça. Lui, il a qu’une hâte, sortir de l’école et retrouver les copains de l’immeuble.
Bon, moi c’est pas la même chose, là-bas au travail, sont pas à cinq minutes. La poussière, elle peut attendre. Et puis, de toute façon, ils me gardent ; je pars pas si j’ai pas fini. Mais l’école. Eh, c’est pas pareil. Ibrahima, il est comme ça avec tout le monde. C’est pas qu’à l’école. Il croit qu’il est arrivé quand il part. Eh, c’est comme son père. Y me dit : « je suis là dans cinq minutes ». Et je le vois qui arrive deux heures après. Je lui dis :  « Amidou tu vois le temps que t’as mis à venir ? » Il me répond : « Je suis là, non ? ». Je sais qu’il a tombé sur des amis du village. Ils ont causé, causé. Les hommes, chez nous, ils savent bien faire ça. Même savent faire que ça et faire les enfants, qu’on rigole entre nous les femmes. Encore le mien, il n’a plus de boulot, mais il touche le chômage. Et je peux rien dire. Il me donne. Il garde juste de quoi pour un café, un PMU, la kola, …
Djénabou, elle, c’est devant le lavabo qu’elle perd son temps. Elle est derrière le rideau qui sépare le coin toilette du reste de la chambre. Et je ne sais pas ce qu’elle trafique là derrière, mais elle n’en finit pas. Je lui dis cent fois de ramasser les deux matelas de ses frères pour les mettre en hauteur et puis à la fin, j’en ai marre de dire et je le fais. Quand je pars, elle est toujours derrière le rideau. « Presse-toi, je pars pour le travail », que je lui dis. En plus, je sais qu’elle va prendre le bus, parce qu’elle n’aime pas le métro. C’est long le bus. Quelquefois tu l’attends et il n’en finit pas d’arriver. Surtout le 60. J’insiste : « Prends donc le métro »« J’étouffe » qu’elle me répond. « Et puis les hommes me regardent », qu’elle ajoute… Je lui dis : « Si tu t’en mettais moins sur le visage, ils te regarderaient moins.». Heureusement elle commence pas le travail avant 9 heures. Enfin, le travail, elle va au stage qui rapporte rien. Et le mal qu’en plus, il a fallu que se donne sa prof pour lui trouver. Elle a  commencé par déclarer : « Je veux pas m’occuper de vieux ; ça me dégoûte ». Djénabou, elle, elle se voit à la télé, chanter ou danser. Comme ce qu’il y a sur l'écran.
Boubakar, qui va au collège, est le seul qui parte à l’heure. Mais dès fois, il y va pas non plus. Faudrait toujours être là derrière. C’est ce qu’ils disent dans les écoles. Mais on ne peut pas, c’est tout. On voudrait bien qu’ils soient à l’école et qu’ils bossent. Mais qu’est-ce qu’ils croient de nous ?  Nous déjà on y a pas été. On voudrait bien qu’eux ils y aillent.
L’autre jour j’ai vu une émission  à la télé. Ils montraient des gosses de chez nous qui allaient à l’école. Ils disaient qu’ils en rêvaient. Je sais pas où ils ont été pour voir ça. Ici en tout cas, l’école, ils l’ont. Ca les fait pas rêver. Je crois que j’aimerais qu’Aminata, elle, fasse un bon métier plus tard. J’ai aussi vu à la télé que les filles d’immigrés, ça réussit mieux que les garçons. J’ai pensé Djénabou, ça a pas pris. Mais Aminata, peut-être qu’elle va pas se gâcher. Qu’elle va aimer ça.  J’aurais plus de gosse qu’ils ont dit à l’hôpital la dernière fois. Alors Aminata, je voudrais vraiment que ça marche. Elle a que 5 ans.Y a encore le temps, mais j’y pense. Le matin, je la dépose chez la voisine, qui l’emmène avec ses gosses. J’ai pas confiance à Ibou pour l’accompagner. Tandis que Madame Benhamza, elle est sérieuse. Elle travaille pas. Elle conduit tous les siens : à la maternelle et à la primaire. Elle en  a cinq ! un de plus que chez nous.  Puis à midi, elle est là qu’elle les attend pour rentrer manger à la maison. Je lui dis pourquoi tu les laisses pas à la cantine. Elle me dit : c’est mieux  à la maison. Je suis sûre qu’ils mangent. Et puis, c’est moins cher. A quatre heures et demie, elle est encore devant les écoles à récupérer son monde. Elle distribue du pain qu’elle fait aux enfants et même à Aminata.
Moi au mieux je suis de retour à 20 heures. Après le magasin, je fais quand même d’autres ménages : l’un dans le 14ème et l’autre à la mairie du 17ème deux fois la semaine.  Obligée de prendre le 31 pour rentrer…  Et puis à Issy, le jeudi et près de la maison de la radio, le vendredi.
Heureusement le riz, c’est vite cuit et la sauce, c’est Djénabou qui la prépare dès qu’elle rentre. Elle dit qu’ici les filles ont pas à faire le repas pour la famille. Je lui ai dit : « D’accord, on est ici, mais on est de là-bas. Alors tu prépares à manger, c’est tout ». Amidou lui a dit : « Dis donc, c’est toi qui diriges ou quoi ? ».
Hier, elle avait oublié de mettre de côté le repas du père. Tout a été mangé. La crise, quand il est arrivé. J’ai fait des petites pâtes en vitesse, mais  il a hurlé,  tapé un coup ici, un coup là. Tout le monde s’est planqué, Djénabou surtout, mais moi aussi.
Hier, de toute façon, la journée était pas bonne. Amidou n’est pas mauvais. Mais il aime pas être contrarié. Ce qu’il a dit, c’est dit. Faut filer doux. Eh. Il faut ruser avec lui pour faire ce qu’on veut… Bon, mais là, pas de riz ? pas de riz. Rien à dire, il avait raison.
Ce qui manque ici c’est le village. Là-bas, tout le monde s’occupe des enfants. T’as pas à te ronger de savoir ce qu'ils font, où ils sont."


Dans la rame, un autre Africain est monté : il est là accroché à la barre. Il fixe de ses yeux grand ouverts la ligne 12. Avec son doigt tout strié, gris, comme couvert de cendre, il suit la ligne, s’arrête aux points des stations. Il secoue la tête, naïvement. Ses sourcils montent et descendent. « Eh Moussa, s’exclame-t-il, faut d’abord savoir où tu veux aller ». Il secoue la tête tristement, regarde un moment autour de lui. Personne ne le regarde, même pas cette femme africaine assise non loin de lui qui rumine. Moi je le regarde. Il a fermé les yeux. Il a appuyé sa tête sombre contre la barre. Il semble dormir un moment. Puis il ouvre les yeux à nouveau, regarde cette ligne de métro et reprend son discours comme un chant syncopé : « Où tu vas Moussa ? Dis donc, où tu vas ? Voilà le problème, tu le sais pas… »
Un jeune homme a levé les yeux. Il porte un anorak sur lequel des poussières de plâtre subsistent. Personne sans doute pour lui brosser les manches avant qu’il ne parte…
A ce début de ligne, toute l'immigration est présente, auprès de l'africain, un asiatique sans âge, aux mains curieusement rouges et cloquées, porte un manteau élimé et un bonnet bleu plucheux, bien enfoncé sur le visage. Il tousse parfois, en jetant un regard discret vers les voisins comme s’il s’excusait d’être, comme tous les autres, ici, dans cet exil inévitable.


lundi 22 mars 2010

La femme triste



Elle s’appelle en réalité Irène Coman, mais ses collègues, vous y compris, la surnomment « Coman ça va pas… », en raison de son air triste. Irène donne l’impression qu’elle porte quotidiennement toute la misère du monde, et ce, dès qu’au matin elle franchit, lasse, le seuil de l’entreprise.
Et de fait, Irène Coman a l’air résigné de toutes celles pour qui tout va mal (ou pour qui, si vous préférez, rien ne va bien).  
Cependant, elle ne vous en parlera pas. Et c’est justement cela qui vous  met mal à l’aise.
Ce n’est pas le genre d'Irène de dresser à quiconque (pas même à vous si généreux et si compatissant) la liste de ses malheurs. Elle ne confie à personne ses chagrins comme tant d’autres qui se répandent.
Non ! Pour ce qui la concerne, lorsque vous lui  exprimez un banal, mais cordial « Comment ça va ? » et que vous attendez qu’elle soupire et se raconte, Madame Coman détourne les yeux et vous lâche doucereusement : « Oh !  Comment voulez-vous que cela aille ? ».
Certains jours, concise, elle ajoute : « On fait aller, on n’a pas le choix ! ».
 « Qu’est-ce donc qui ne va pas, Madame Coman ? », avez-vous parfois tenté…
Tsst ! Tsst ! Rien ! Elle ne vous en dira rien. Elle secouera la tête d’un air entendu, esquissera un geste d’impuissance de ses frêles épaules et s’éloignera.
Il ne vous reste qu’à passer votre chemin et à gagner votre bureau. Vous voilà frustré. Est-elle évasive car ce serait trop terrible à conter et qu’elle ne veut en aucun cas être importune ou attrister l’auditeur ?  Qui peut le dire ? La discrétion commande en tout cas que vous ne vous en mêliez point ! Tant pis pour vous, son malheur ne vous appartiendra pas ;  il ne pourra pas alimenter vos conversations de cafeteria.
A-t-elle entendu que vous lui  souhaitiez : « Bon courage, en tout cas, Madame Coman ». Oui ! Elle a hoché la tête, s’est retournée et vous gratifie (enfin !) du regard reconnaissant que vous attendiez. Elle murmure (il vous a fallu tendre l’oreille) : « Merci, à  vous aussi !»
Ouf ! Cela implique que vous n’êtes pas non plus épargné par les malheurs de la vie. Ce serait trop injuste, non ?
Et cela vous rassure en fin de compte.

dimanche 21 février 2010

Chanson réaliste, sur l'air de A bicyclette de Yves Montand

 
Un réparateur de vélo, au 4 rue Stephenson 
dans le 18ème arrondissement
(Collection personnelle)
 

Quand on partait de bon matin
Quand on partait vite au turbin
A bicyclette
On s’était juste lavé les mains 
D’ailleurs y avait pas d’salle de bains
Dans le 18ème

Faut voir qu’à l’aube nouvelle
On était déjà un’ ribambelle
A bicyclette
Pour gagner not’ pain amer
On allait vivre notre enfer
A peine le temps de prendre l’air
Quelle misère !
Faut dire qu’on y mettait du cœur
Pour être pile poil à l’heure
A bicyclette
C’était bien comme ça dans le temps
Fallait y aller en pédalant
A bicyclette

Quand on approchait le boulot
On déposait tous nos vélos
Nos bicyclettes
Puis on se rendait au bureau
A l’usine, au chantier  du métro
Sans bicyclettes
Quand le soleil à l'horizon
Profilait sur toutes les maisons
Nos silhouettes
On r’partait fourbus  à pas lents
Le corps réconforté pourtant
On allait enfin prendr’ son temps
A bicyclette

Oublier  le lendemain matin
Qui  reviendrait, on le savait bien
 Pour perpette
On se disait c'est pour demain
On oserait, oserait demain
Prendre un autre chemin
A bicyclette

NB : Je n'ai jamais su faire de vélo... Une vieille histoire que je conterai peut-être  un jour !