lundi 21 décembre 2009

Le gâteau magique


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En cette période de fête, un conte est toujours le bienvenu...

Un soir, mon père conta cette histoire.
« Il y avait une fois au fin fond de la forêt une vieille femme et un petit garçon. On ne sait pas d’où ils se connaissaient. L’histoire ne le dit pas. Ce petit garçon était très gai et très affectueux aussi. La vieille femme s’était mise à l’aimer beaucoup. Un jour, comme elle voulait lui faire plaisir, elle lui demanda ce qu’il souhaiterait.
L’enfant réfléchit un instant et posément déclara :
— J’ai toujours rêvé d’avoir à moi un énorme gâteau, avec plein de choses dedans et dessus : des fruits rares, de la vanille et du miel, de la cannelle. Il serait très beau et délicieux, moelleux et sucré (mais pas trop) et surtout, il resterait presque toujours intact. Je veux dire qu’il y en aurait toujours un morceau quand j’en aurai envie.
La femme hésita. Elle avait su par le passé faire des gâteaux, mais cela faisait si longtemps qu’elle n’en avait plus confectionnés... Elle avait peur de le rater, qu’il soit écœurant, trop cuit, pas assez original ; bref, elle craignait que le gamin ne soit déçu. Mais, il insistait tellement. Il lui répétait qu’elle y arriverait sans problème, qu’il avait confiance en elle et que même, il était sûr qu’elle en mangerait avec lui. Elle se laissa donc convaincre.
Elle se mit alors à l’ouvrage. Lentement, car elle n’était plus très jeune. En premier lieu, il fallait qu’elle retrouve ses ustensiles. Elle les avait perchés en haut des armoires et des buffets, puisqu’elle ne s’en servait plus. Elle grimpa sur un escabeau que l’enfant lui tenait et, un à un, elle descendit des fouets, des bols, des moules, des faitouts... Elle les lava soigneusement et les essuya. Puis, elle les posa sur la table de chêne dans la cuisine.
Ensuite, elle partit faire des courses, emportant avec elle un panier et son cabas. Cela prit bien du temps. Le petit garçon avait évoqué tant d’épices diverses et d’ingrédients qu’elle sillonnât la ville en tout sens et elle alla même au-delà pour quérir toutes les denrées nécessaires.
Ainsi s’écoulèrent des jours et des jours avant qu’elle ne rassemble l’essentiel. Peu à peu la cuisine s’emplissait de paquets, de sacs, de boîtes de toute sorte. Des senteurs très agréables se répandaient. Et je ne te parle pas des gammes de couleurs extraordinaires que cet amas de produits avait fait naître.
Enfin, elle commença. L’enfant s’installa à genoux sur un banc pour suivre les opérations.
Dès le début, sans se lasser, il la regarda faire. Il souriait. Il l’aidait, lui passant une cuillère, une spatule, un récipient. Elle allait et venait. Il la suivait ou tournait autour de la table pour mieux voir. Parfois, il est vrai, il s’absentait et sortait jouer dans la cour, mais toutes les cinq minutes, il appelait et demandait : « Est-il prêt ? Où en es-tu ? As-tu fini ? Va-t-il être bon ? Tu en as encore pour longtemps ? Est-ce qu’il y aura des cerises ? S’il te plaît, fais vite, je suis si impatient... »
Avec une assurance sereine, elle lui répondait :
« Chaque chose en son temps. Maintenant je mets le beurre... J’ai ajouté les œufs battus...
Je viens de verser la farine que j’avais tamisée... Tu sens que j’ai broyé la muscade ? Je lave des fraises des bois et des mûres... Je fais bouillir du lait frais... Je monte la crème fleurette... La confiture de roses et d’oranges est bonne à écumer... La frangipane sera bientôt prête... Je saupoudre de cassonade... »

Mon père se tut. J’insistai : « Alors et après ? Ce gâteau, il a été terminé ? Dis-moi vite. J’en ai l’eau à la bouche...»

« Naturellement, un jour vint que la vieille femme acheva les préparations et que le gâteau fut fin prêt. L’enfant était serré contre elle. Il avait les yeux brillants, comme s’il avait la fièvre. Il battit des mains. Il embrassa la femme plusieurs fois. Emue, celle-ci lui ébouriffait les cheveux qu’il avait courts et frisés, comme un mouton.
Sur le gâteau, elle avait posé un fin écriteau en pâte d’amande. On y lisait : « gâteau inépuisable ».
— Cela veut dire, expliqua-t-elle, qu’il se reconstituera dès que tu l’auras entamé, si tu le désires. Néanmoins, poursuivit-elle, il ne sera jamais pareil. Par exemple, tantôt il sera au chocolat, tantôt tu diras, je sens le gingembre et le lendemain, tu seras surpris de retrouver la saveur des fruits de la passion, de l’ananas et de la goyave ou encore tu croiras que j’ai broyé des noisettes avec des dattes ».
Le petit garçon s’exclama : « Oh écoute, c’est trop merveilleux. Avant d’y goûter, il faut que je ferme les yeux quinze secondes. Comme ça j’en profiterai bien mieux ! »
Il s’exécuta. Ces quinze secondes parurent éternelles à la vieille dame qui attendait. Pourtant elle ne souffla mot.
Lorsqu’il ouvrit les yeux, son visage s’était sensiblement transformé : sérieux et doux à la fois, peut-être légèrement altéré. L’enfant semblait subitement sans appétit. Elle l’observait, inquiète.
Il lui chuchota : « Excuse moi, je ne sais pas si je vais y goûter. Il est si beau, si gros. Ses odeurs sont si envoûtantes que je ne sais plus si j’en veux ou non. Aujourd’hui je ne crois pas ; demain peut-être ? Peux-tu me le garder quelques temps ? »
La femme secoua la tête tristement :
— Non, malheureusement, ce n’est pas possible. Ce gâteau ne se conserve pas. Parce que, vois-tu, dedans, certaines choses sont fragiles : le beurre rancit, le lait tourne, la crème surit, les fruits peuvent pourrir et gâcher le gâteau entier.
L’enfant restait silencieux. Elle demanda :
— Tu es bien sûr que tu ne veux pas essayer ?
— Je ne peux pas faire semblant, répondit l’enfant, ni me forcer. J’ai peur d’être malade.
D’un doigt, elle lui effleura la joue et lui dit :
— Tu as raison. Je ne veux pas que tu aies mal au cœur. Retourne jouer. Laisse ce gâteau.
A reculons, le petit garçon sortit de la cuisine. Elle le vit traverser la cour, puis le jardin, pousser la barrière, passer la route et s’enfoncer dans la forêt.
Restée seule, elle hésita. Que faire de ce gâteau ? Elle ne pouvait se résoudre à le jeter. Elle
pensa le donner à d’autres enfants, mais ils n’avaient rien demandé.
A cet instant, le fils de la voisine qui passait aperçut le gâteau et il s’écria :
« Oh ! Comme c’est beau ! Tu te rappelles dans le temps, je t’avais demandé un gâteau et tu m’en avais fait un, un peu comme celui-là. Je m’en souviens et puis, quand je l’avais vu, je n’en avais plus voulu ! »
Une larme coula sur la joue ridée de la vieille femme. Le petit voisin accourut vers elle, la cajola un long moment et tendrement lui dit :
« Ne pleure pas. Ecoute. On te demande des gâteaux parce qu’on est gourmand, trop peut-être, et qu’on a beaucoup rêvé de pâtisseries extraordinaires. Mais tes gâteaux à toi sont si magiques qu’on n’ose pas y toucher. Ils font peur. Seulement, tu sais, longtemps après, on en garde encore la saveur comme si on les avait goûtés ».