lundi 19 octobre 2009

Les p'tits bonheurs du mur

Toute photo peut être prétexte à imaginer une courte histoire. En voici une inspirée par une photo de Henri Cartier-Bresson
Le mur, Berlin, ex-RFA, 1962 © Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos


Dans notre ruelle, nous passions tout notre temps libre. Nous étions au pied du mur et ne le savions pas.
Seule, peut-être, Karin, l'aînée, comprenait-elle déjà que ces barbelés, ronces urbaines étranges, emprisonnaient nos rêves à jamais. Ainsi souvent serrait-elle craintivement à l'étouffer l'une de nos sœurs, presque toujours la brune, celle qui n'avait pas l'air d'être de la famille.
J'avais quatre sœurs - Karin, Birgit, Okuli et Heidi. Seul garçon de la maisonnée, comme de juste, j'étais emprunté dans ce carrousel féminin. Pourtant avec ma salopette courte et ma chemise à carreaux, j'aurais suivi coûte que coûte ma tribu féminine.
D'ailleurs, je trouvais quelques avantages à la situation. On m'accordait le gros morceau du sucre d'orge, le dernier carré de chocolat et les rudesses de Karin à mon égard s'achevaient sur des caresses et des embrassades. Quant aux petites, entre deux coups de pieds et un jet de caillou dérisoire, elles s'accrochaient à mes basques réclamant toujours que je leur explique un jeu de billes ou leur fasse partager mes divagations. J'aimais tant les contes. Pour moi, notre domaine s'allongeait apparemment sans fin, borné d'un côté par les maisons ouvrières et de l'autre par ce fameux mur infranchissable. Entre les deux, notre cour des miracles. J'y faisais naître et vivre des royaumes où cohabitaient les princesses, les grenouilles et les chevaliers au grand coeur et au courage inégalé. J'étais tous ces chevaliers. Les filles avaient suffisamment de rôles à occuper : les fées, les reines, les marâtres, les duègnes, etc.
Rarement passant s'aventurait le long des blocs cimentés. Personne non plus n'avait le loisir ou le goût de s'accouder aux fenêtres, de s'asseoir sur le perron et de bavarder. C'était un temps où seuls les enfants pouvaient encore jouer à être heureux.
Le malheur, c'était les jours de pluie. Nous étions confinés à l'intérieur. Interdiction de sortir. Derrières les vitres, je regardais l'eau dégouliner sur les dalles inégales et craignais l'inondation de nos fiefs. Les filles s'asticotaient. La mère de mon père nous criait dessus. Le monde paraissait grisâtre pour de vrai.
Mais quelques jours plus tard, au premier rayon d'un soleil même léger, nous nous élancions de nouveau tandis que l'herbe verdoyait comme un défi.

mercredi 14 octobre 2009

La litanie des écrits

Grâce à l'écriture

Tu sauras nous abreuver
de poèmes en prose et de textes en vers,
d'études, de rapports, de comptes rendus, d'analyses,
d'essais avec thèse et antithèse (sans oublier la synthèse qui n'est pas une conclusion),
que tu alterneras avec des stances, des élégies élogieuses, des odes solennelles,
des quatrains malins,
et pourquoi pas un roman courtois ?

Tu passeras certes aux actes, manuscrits, légaux ou non,
peut-être feras-tu des copies de textes sacrés,
ou transcriras-tu les minutes du procès Petiot,

Tu t'essaieras probablement
aux scripts de films noirs,
aux nouvelles à l'eau de rose
sans négliger la littérature de gare,
aux blogs pour rester branché,
et pourquoi pas, carrément, un site avec nom de domaine.

Tu nous réjouiras
de titres à la Libé,
suivis de chapeaux,
de sous-titres et intertitres,
de notes et renvois,
finalement d'un article !

Tu pondras un livre
-c'est incontournable-
ou tes mémoires,
voire ta biographie par toi-même,
autant dire ton autobiographie.
Tu la mettras en ligne s'il le faut
et en parleras dans les forums.

Tu publieras toute une œuvre en dix volumes,
avec prologue, avant-propos, suite et postface,
puis réédition annotée et rajouts, préface, avertissement et préambule,

Aisément parolier de chansons en alexandrins,
Tu rédigeras également
des diatribes délirantes,
des tirades,
une épopée sans doute,
un factum, un libelle, un pamphlet, une satire.
Tu iras sur Facebook pour t'exprimer.
Que sais-je encore ?

Tu pourras enfin répondre aux lettres (même anonymes),
et aux mails...
car tu sauras maîtriser l'art de la correspondance,
du courrier de ministre à la petite bafouille.
Tu auras aussi ta newsletter et tes cartes virtuelles.

Envoyer un texto à Sarkozy pour reloger les expulsés,
préparer les discours d'Aubry,
ou un plaidoyer sans espoir (ce qui revient au même),
tenir les notices nécrologiques dans un journal du matin,
résumer le Capital,
distribuer des autographes et faire des dédicaces,
ne te poseront plus aucun problème.

Si malgré tout, les résultats ne sont pas à la hauteur de tes espérances,
il te restera les gros mots, les insultes et les graffitis sur les murs,
à taguer dans le métro partout où tu passeras.

Ou encore à me prendre comme nègre....