lundi 31 août 2009

Abbesses


Je ne suis pas revenue à Abbesses depuis… depuis... Depuis quand, au fait ?

C’était l’automne. J’étais avec Basile. A l’époque, il habitait sur la butte un studio au rez-de-chaussée donnant sur une cour pavée et plantée d’un bel arbre. Le soir, nous traînions souvent par les rues. On s’attardait aux terrasses des cafés. Rien de bien extraordinaire, mais avec l'amour, cela se vit comme des instants magiques… C’était avant que toutes les terrasses ne se ressemblent comme si un designer mal inspiré avait décidé d’uniformiser le quartier pour satisfaire la faune du coin. Cela me faisait penser aux tristes lotissements en bord de mer, tous identiques. La mer… Basile ne pouvait pas vivre plus d’une semaine, sans y aller voir l’horizon et en respirer les effluves dans de longues balades sur les côtes. Il aurait dû être marin et non graphiste !
Une fois, il m’avait même parlé d’une île en Méditerranée où il irait vivre, parce que son père avait toujours eu envie d’un bateau, d’une maison sur une île et qu’il avait envie de concrétiser ce rêve en lieu et place. Ce père qu’il évoquait souvent était mort sur sa chaise paillée, dans la cuisine, sans que personne ne s’en rende compte. Ainsi s’étaient interrompues les divagations de cet épicier d’origine grecque, atterri au fin fond du Berry.

Ce soir-là, Basile et moi, nous étions passés près de la sortie de métro, comme souvent, et je me souviens avoir admiré une fois encore l'architecture de Hector Guimard. J’avais manifesté mon étonnement qu’il n’ait pas fait l'unanimité à son époque et qu’il ait pu être si controversé. Je ne sais pas pourquoi c’est ce soir là que je parlais de cela, alors que nous étions passés tant de fois devant…
Une petite silhouette s’était alors approchée pour nous, s’intercalant entre nous deux et nous avait proposé, presque imposé, des fleurs. C’était une vieille femme improbable qui tenait de maigres bouquets pelotonnés contre elle. De l'autre main, elle trimbalait un sac en plastique jaune, plein à craquer de paquets mal enveloppés. Le sac n’avait plus de poignées et était retenu par une ficelle.
Basile a refusé rapidement d'un signe et s’apprêtait à la repousser. J’avais noté qu’il paraissait préoccupé par la soirée qui nous attendait. Je sentais mais ne voulais pas me l’avouer que déjà il s’ennuyait avec moi. J’avais l’impression que Basile ne m’accompagnait qu’à regret. « C'est parce que je suis vieille que vous ne m'achetez pas de fleurs ? », avait lancé la femme d'une voix douce et attristée. « A une jeune, vous auriez acheté sans doute ? », insista-t-elle.
Et elle avait secoué pensivement la tête. J’étais touchée par ses paroles, peut-être parce que mon histoire avec Basile n’allait pas bien. Je la regardai et découvris un visage ridé, rond et plat qu'enserrait un fichu gris. Les pommettes étaient hautes et colorées. Ses yeux, petits et bridés, de couleur indistincte, luisaient malignement. Basile la fixa à son tour, puis me regarda. Je sentais qu’il avait hâte de l’expédier. Alors, délibérément, je décidai de prendre le temps de l’écouter.
Elle nous dévisagea l'un après l'autre et elle nous apostropha à nouveau : « Vous croyez vous deux, que l'amour c’est pour toujours et que c’est réservé à vous les jeunes ? ». Je pensais qu’amour/toujours, j’en étais déjà revenue. « Vous apprendrez que c’est à tout âge, poursuivit-elle. Si, si. Il faut faire attention à cette débâcle, jusqu’au bout. Toujours se méfier que ça ne vous revienne pas. Car c'est peut-être bien bon d'aimer, mais c'est toujours dangereux, y a ensuite le retour de flammes et les cendres ».
Je ne puis m’empêcher de rire et par provocation, je lui ai demandé : « Croyez-vous que je risque beaucoup avec celui-là ? ».
J’ai été surprise, car elle prit ma question au sérieux. Elle a reculé d'un pas, examiné longuement Basile. Je le trouvai à ce moment on ne peut plus « gentleman », et je reconnus en moi cet indomptable élan de tendresse qui me propulsai vers des hommes qui ne voulaient pas de moi… Puis, un doigt sur ses lèvres, elle m'a interrogée « C'est un Français ? » et ajouté avant que je ne réponde : « Vous le connaissez depuis longtemps ? » ; « Non, en fait, je ne le connais pas trop... », j’ai avoué... Cela faisait juste six mois que je l’avais rencontré au Houdon, un soir de jazz à la suite d'un rendez-vous avec Marine qui m’avait fait faux bond. J’étais en train de me demander ce que j’allais faire de cette soirée subitement libérée. Mon air dubitatif avait dû l’attirer. Il me plaisait bien. Je croyais lui convenir aussi.
« Ne serait pas Espagnol ? », lâcha-t-elle, en jaugeant, dubitative, mon compagnon. Cette interrogation n’avait pas l’air d’être une garantie pour elle…
Basile avait revêtu son air doux et gêné, un air que j'aime évidemment. Dès qu’on parle de lui, il ne peut s’empêcher de s’attendrir… Il murmura qu'il était italo-grec, enfin de loin...
La femme s'illumina : « Intéressant, y aurait à dire là-dessus ». Elle renifla, se gratta la joue, répéta « italo-grec… un sacré passé, un drôle d’avenir ». Elle parut réfléchir, mais se tut. Puis, elle me dévisagea. Mes origines ne semblèrent pas l’intriguer. Et me dit qu'elle aussi venait de très loin, de Mongolie « pour tout dire ». « C’est pas rien…ma belle de venir d’ailleurs», sourit-elle mystérieusement. Et alors avant même que je ne comprenne, subitement, elle s'éloigna de nous. Je n’obtins aucun éclaircissement sur ce qu’elle pensait de Basile et de moi. Nous sommes restés tous les deux immobiles un moment. Basile m’a regardée gentiment tout en restant muet. Je me sentais bizarre. Je l’entendis me demander « Alors, on y va ? ». J’ai pris son bras pour pas qu’il se mette à marcher seul devant, me laissant à la traîne comme cela arrivait de plus en plus souvent. Nous nous sommes dirigés vers le restaurant italien de la rue Le Tac. Le dîner fut morne. Il n’y avait plus le veau au citron qui avait incité Basile à choisir ce restaurant. « C’est juste ce que nous n’avons plus au menu », s’excusa la serveuse. Et il n’avait pas envie ni de pâtes ni de pizza… Il se contenta de lasagnes.
Quand nous sortîmes du restaurant, je revis la femme debout contre une porte d’immeuble, résistant au vent, dans son long imperméable bleu délavé et avec ses fleurs toujours serrées contre la poitrine. Elle n’avait pas dû vendre grand chose… Je regrettai de ne pas lui avoir acheté un bouquet et m’apprêtai à le faire. Je m’éloignai de Basile et m’approchai d’elle
Mais elle ne me reconnut pas. Son regard était vide. Je n’osais pas lui parler. Je désignai presque autoritairement les fleurs. Elle secoua la tête. Je m’entêtai. J’essaie toujours de croire au miracle jusqu’au bout… Elle secoua à nouveau la tête, violemment et leva la main vers moi comme une menace.
« Viens », me dit Basile, « tu vois bien qu’elle n’est pas nette ». Il m'entraîna pour reprendre le métro à Abbesses et me raccompagner chez moi. L’ascenseur était en panne et nous descendîmes l’escalier sans fin qui descend vers le quai.

Photo prise en juillet 2009

Aujourd'hui, je ne passe plus à Abbesses, sauf sous terre. Je n’aime plus ce quartier. Il a trop changé. Je n’ai donc jamais eu l’occasion de revoir cette femme. Je n’ai jamais su ce que cette mauvaise diseuse d'aventures avait pu penser de Basile ou de moi. J’ignore d’ailleurs aussi ce que Basile est devenu. S’il a atterri sur une île, attiré par le chant d’autres sirènes ou par ses souvenirs d’enfance. Il a fini par espacer nos rencontres. Puis son portable a été sur répondeur et mes mails ont fini par me revenir non acheminés.