mardi 28 juillet 2009

Un pique-nique et ainsi de suite…


Avant que le Festival d'Avignon ne s'achève, je vous livre cette nouvelle écrite du temps (pas si lointain que cela) où je fréquentais avidement ce lieu...



Pour ce pique-nique, il avait fallu que, malgré mes protestations, mon père se coiffât de ce canotier en paille qui le faisait ressembler à un personnage de La villégiature que j’avais vu à Avignon quelques années auparavant. A vrai dire dans le groupe, un autre homme s’était couvert la tête d’un chapeau démodé — un melon noir — ce qui, en la saison, le rendait ridicule. En cela je reconnaissais qu’il éclipsait mon père. Comme de plus, il arborait une moustache prétentieuse qu’il relevait soigneusement aux deux extrémités, certains l’appelaient évidemment Hercule Poirot. C’était Hyacinthe de Ferrières. Son nom, selon moi, lui ajoutait un handicap. Or, c’était un simple comptable qui avait triomphé, à ce qu’il disait, dans le off en 1993 dans quelques courtes pièces de Tchékhov et notamment, dans la Demande en mariage. Il y interprétait le père qui voulait marier sa fille, une bien capricieuse personne. De cette expérience, Hyacinthe avait conservé deux manies verbales : il appelait tout le monde « mon trésor » ou « ma colombe » et finissait inlassablement la plupart de ses phrases par « et ainsi de suite… », comme le personnage de la pièce.
Tous les participants à l’excursion s’étaient plus ou moins rencontrés en Avignon lors des festivals. J’étais la seule à ne pas les connaître tous. Mais de fait, ils étaient presque tous de la génération de mon père. Le théâtre, bien entendu, était leur trait d’union. La vie ne les aurait sans doute pas réunis sans cet amour du théâtre.
De ce côté-là, je n’étais pas en reste. J’avais longtemps accompagné l’été de petites compagnies. Je « tractais » dans la journée, accrochais des affiches dans la ville, tenais le guichet le soir, répondais au téléphone, prenais les réservations… Bref toutes les tâches qu’une « petite main » sans talent particulier assure pour une troupe. Mais, cela me permettait de voir plusieurs spectacles au tarif « professionnel », ce qui pour une éternelle étudiante de 31 ans n’est pas négligeable. Car le théâtre, à l’instar de mon père, était une seconde vie… Fonctionnaire de l’administration toute l’année, il s’éclatait tous les mois de juillet à Avignon. Il en avait d’abord été spectateur assidu avant qu’au gré des rencontres, on ne lui proposât de monter lui-même sur les planches dans une pièce de Feydeau. J’avais 8 ans la première fois qu’il m’avait emmenée avec lui. Ma mère qui était encore vivante à cette époque avait pourtant décrété que j’étais trop jeune, mais il lui avait rétorqué : « Elle comprendra ce qu’elle pourra ».
Je me suis demandé plus tard s’il avait eu besoin d’avoir auprès de lui une compagne, quelle qu’elle soit. Ma mère avait dû l’accompagner dans sa jeunesse, mais elle semblait y avoir renoncé. Peut-être manquait-elle d’enthousiasme à s’enfermer dans le noir lorsque le soleil appelait à se bronzer sur les criques du Pradet, d’où elle était native. Elle adorait la mer, le sable, le bateau et les soirées dans des bars de la côte et ne tenait sans doute pas à s’enfiler trois ou quatre pièces dans une journée, tassée la plupart du temps sur des sièges inconfortables, avec une climatisation défectueuse. Avignon ou une station balnéaire dans le sud : elle avait choisi. Elle ne s’était pas doutée que le soleil, l’alcool et le tabac l’achèveraient précocement et que finalement, elle aurait peut-être dû opter pour des prises de tête avec papa.
A cette sortie, tous n’étaient pas acteurs pourtant : ainsi Françoise et Blandine étaient simplement des spectatrices passionnées. C’était deux femmes rondelettes, vives et accortes, veuves ou plaquées, je ne le sais pas exactement. Profs de lettres à la retraite, elles venaient de Suisse. Il y a de cela cinq ans, elles avaient déjeuné dans le petit jardin du théâtre des Doms, près de la fontaine, là où mon père se reposait après avoir écouté pas très loin de là les émissions qu’enregistrait France Culture. Ils avaient échangé sur quelques spectacles vus et à voir. Depuis, ils se retrouvaient chaque année.
De même Nicole était critique, enfin elle scribouillait dans une revue d’art, surtout si on parlait de son mari, Hugues, peintre connu dans un cercle restreint d’amateurs. Le reste du temps, dans la « vraie » vie, elle enseignait dans une institution catholique d’Aix-en-Provence et lui, bossait dans la pub.
Toutefois, Nicole avait une voix. Elle avait chanté deux fois au Petit chien et aux Trois Pilats de vieilles mélodies nord-américaines. En ce qui concerne Hugues, sur ce coup là, il paraissait la suivre plutôt que de mener le jeu.
Ils formaient un très beau couple. Un des seuls qui trouvait grâce à mes yeux. Car autour de moi, ce n’était qu’amours déçus, amants d’un soir. Tous les hommes m’apparaissaient indécis ou instables, dépressifs ou hyperactifs, déjà mariés… et infidèles. Ils pouvaient d’ailleurs cumuler toutes ces qualités. Mes amies ou moi devions sans doute tirer systématiquement le mauvais lot. Nicole regardait Hugues tantôt avec attendrissement, tantôt avec une admiration telle qu’on se demandait ce que nous, nous ne voyions pas en lui… J’en étais toute remuée. C’était cela l’amour ! J’avais tenté d’écarquiller les yeux, mais globalement, je ne distinguais qu’un joueur de tennis portant des polos Lacoste, aimant les voitures américaines. D’ailleurs il conduisait une Ford mustang blanche, comme celle de Trintignant dans Un Homme et une Femme. Etant une habituée des romans américains de l’entre-deux guerres, mon impression était mitigée : semblant sorti d’un roman de Scott Fitzgerald, il faisait artificiel. Mais leur amour, lui, me pétait à la face et le soir, on voyait bien qu’une seule hâte les habitait, se retrouver seuls dans leur chambre. Et il m’était arrivé d’imaginer leurs ébats.
Dans un autre registre, se situait Clémence. Clémence avait été vendeuse dans une moyenne surface. Comment elle en était venue au théâtre, je l’ignore. A cinquante ans, elle était grande et forte. Plantureuse. Elle avait été cantonnée dans des rôles de femmes frivoles. Peut-être en raison de longs cheveux blonds platine qu’elle remontait maladroitement en un chignon fou.
Et puis, il y avait encore Jacques, l’éternel ami de mon père, encore à jeun en début de matinée. Un phraseur. Comme il avait toujours du mal à se lever, j’avais espéré un moment qu’il ne viendrait pas, mais mon père avait tenu à aller le chercher en personne dans la chambre où il logeait durant le festival, vers les remparts Saint-Lazare. « Depuis que sa femme l’a quitté pour un autre, il faut l’entourer », répétait pour l’excuser mon père. Jacques faisait vaguement partie d’une chorale et avait joué un temps avec mon père, mais avait dû arrêter. Plus exactement, on lui avait demandé d’arrêter… car non seulement il ne mémorisait pas les textes, mais de plus, une fois sur deux, il manquait les répétitions. Je crois même qu’il avait oublié de venir jouer un soir de représentation et que c’était la goutte d’eau qui… Côté travail, il avait été licencié économique, et était maintenant en préretraite. Il continuait à venir à Avignon et à l’en croire, il faisait toujours partie d’une compagnie. Après tout, c’était le fan club de la troupe…
Tout ce petit monde s’était retrouvé pour la énième fois dans cette ville qui ne vit intensément que trois semaines en juillet. Hyacinthe, Clémence et mon père jouaient un soir sur deux une pièce adaptée d’Alan Benett. Cela leur laissait suffisamment de loisirs pour courir en tous sens, du théâtre du Bourgneuf à celui du Grenier à Sel, en passant par celui des Halles… Ils prolongeaient les repas du midi à l’ombre place des Carmes ou rue des Teinturiers.
Je m’agglutinais à ce groupe quand cela m’arrangeait. J’aurais préféré, c’est du moins ce que je me racontais, me libérer de l’attrait de ce groupe et de l’emprise de mon père, mais je ne parvenais pas à me lier avec d’autres. Les gens de mon âge, pas seulement en Avignon, m’attiraient peu. Ils me décevaient régulièrement. D’ailleurs, je ne paraissais pas les fasciner outre mesure non plus. Avignon, pour les rencontres, c’est un leurre. Les relations qu’on y noue ne sont qu’éphémères. Finalement, elles sont presque à l’identique de celles qu’on peut engager sur une plage ou dans un voyage organisé. C’est merveilleux sur le moment, on s’aime, on se reverra absolument, et c’est oublié dès qu’on est reparti chez soi, dans son quotidien.
Je ne me souviens pas qui avait eu l’idée de cette randonnée dans les gorges de Toulourenc et d’un pique-nique au bord de l’eau. Mais, les théâtreux avaient décidé que ce serait à la fois une partie de campagne et un déjeuner sur l’herbe… Au dernier moment, Marceau, un des fils de Clémence qui passait par là s’était ajouté à la bande et ainsi, dès neuf heures on s’était entassé dans la Peugeot de mon père et la vieille Clio de Clémence. Hugues et Nicole avaient annoncé qu’ils viendraient dans leur Ford mustang.
Vers midi, nous étions garés à l’entrée du village de Veaux, près d’un petit pont et, déguisés en tenue légère, étions prêts à remonter la rivière. Nous mangerions plus tard. Il n’était pas question de se charger l’estomac pour marcher.
Clémence nous avait assurés que cette balade en boucle ne durerait pas plus d’une heure, et qu’il serait bien temps de s’arrêter vers 13 heures. Et que même à 14 heures dans le sud, il était convenable de déjeuner.
Au début, progresser dans l’eau avait été aisé, mais peu à peu les rochers à enjamber avaient ralenti l’avancée du groupe… La plupart du temps, nous avions de l’eau partout jusqu’au cheville, mais à certains passages, l’eau nous arrivait presque jusqu’au cou ! Parfois aussi, les galets et les herbes nous obligeaient à marcher très lentement pour ne pas glisser.
Il y avait également des pentes et des petites cascades et de temps à autre, on touchait à peine le fond.
C’était sans doute beau tous ces rochers gris, cette eau verte métallisée sous le soleil violent du midi. Mais cette pérégrination ne m’amusait pas tant que cela. Je me disais que j’aurais pu rester près des voitures, à l’ombre d’un arbre et lire… au lieu de me préparer des coups de soleil cuisants qui m’empêcheraient de dormir. Je n’ai jamais beaucoup aimé les performances sportives.
Je me rendis compte à un moment donné, que j’étais seule à continuer d’avancer alors que quelques minutes auparavant, mon père était à mes côtés. Peut-être avait-il attendu Nicole et Hugues qui traînaient à l’arrière. Je me retournais pour le chercher des yeux et lui dire de les laisser traîner… car c’était peut-être intentionnel. Maladroit comme il l’était, il risquait de déboucher au moment d’une longue embrassade…
Devant, le reste du groupe avait continué. J’hésitais : les rattraper ou bien rebrousser chemin et retrouver mon père et les amoureux… Refaire en sens inverse ce que je m’étais efforcée de parcourir ne me motivait guère. Je me redis que j’aurais dû rester attendre tout le monde aux voitures en compagnie de Dorothy Parker, ma dernière passion littéraire, dont je dévorais les nouvelles depuis mon arrivée à Avignon.
Et puis, j’aperçus mon père qui arrivait. Seul. Il avait l’air préoccupé. Gêné même. Hugues et Nicole n’étaient pas avec lui. A tous les coups, j’avais pensé juste : il les avait surpris à un moment inopportun. Il leva la tête, me vit et me rejoignit. Je lui lançai amusée : « Qu’as-tu fait de nos tourtereaux ? ». Mon père secoua la tête : « Ne m’en parle pas ! ». Avant même que je puisse le questionner, il ajouta : « Il y a eu un incident, là-bas, là où l’eau est un peu plus haute ». « Quoi donc ?» demandai-je. Il hésitait. J’insistai : « Raconte-moi ».
- Oh, rien de dramatique, mais cela aurait pu l’être, commença-t-il.
- Va jusqu’au bout…
- A un moment, tu sais, on tourne autour d’un gros rocher et l’eau devient un peu agitée et nous arrive presque à la poitrine, enfin, selon la taille qu’on a…
- Et alors ?
- Alors, Nicole a été déstabilisée. Elle a dû glisser et elle a perdu pied. Alors, elle a tenté de se raccrocher, mais elle n’y est pas arrivée.
- Continue…
- Et alors, rien. Elle n’y est pas arrivée… J’ai accouru et j’ai dû la sortir de là. Elle a failli se noyer. Elle a pris une bonne tasse. Et puis, surtout elle a eu peur.
- Mais Hugues ?
- Oui, justement, Hugues, répéta mon père.
- Eh bien oui, Hugues où était-il ? Il a bien dû tenter de la sortir de l’eau avant toi.
- C’est un peu difficile à dire… Hugues était là, à côté d’elle. Bien sûr. C’est naturel. Ils marchaient de toute façon côte à côte.
- Accouche, m’énervai-je
- En fait, sans doute a-t-il été pris de panique, car il n’a pas pu bouger et si je n’étais pas intervenu, eh bien, peut-être que Nicole restait sous l’eau…
- Tu veux dire qu’il n’a pas levé le petit doigt ? J’étais abasourdie.
- Enfin, balbutia mon père, on ne peut pas vraiment dire cela comme ça. Mais bon. Il n’a pas vraiment réagi comme on pouvait penser qu’il allait le faire…
- Et Nicole quand tu l’as sortie, elle devait être furieuse, non ? Elle l’a insulté au moins ?
- Oui, dès qu’elle a repris ses esprits, reconnut mon père. Trop même. Car elle a dramatisé… Elle a dû se croire dans un roman d’Agatha Christie, tenta de plaisanter mon père, qui retrouvait son calme.
- Elle va le quitter. Demain, ils ne seront plus ensemble.
- Non, je ne crois pas qu’elle le quittera. Finalement, moi aussi, en te racontant la scène, j’ai sans doute grossi l’incident. Tu sais bien l’habitude du théâtre…
- Mais enfin, m’écriai-je, tu as bien dit qu’il ne lui avait porté aucun secours.
- Oui, c’est vrai, il est resté comme tétanisé, le regard vide. Mais quelquefois l’angoisse, la panique peut figer un individu, le faire paraître presque indifférent.
- Tu vois, dis-je, tu parlais d’Agatha Christie. Les coupables ont toujours cet air-là.
Mon père se mit à rire : « Allons, arrête, il n’y a pas eu de cadavre »
- Oui, mais cela aurait pu être le cas si tu n’avais pas été là…
- Bon, cela aurait pu en effet être grave, mais c’est tout compte fait banal. Et puis, elle est vivante, non ?
- Banal, éclatai-je, que l’homme de votre vie ne tente pas un geste pour vous sauver…
Mon père me fit signe de me taire. Nicole arrivait. Hugues suivait.
J’observais Nicole. Elle était encore blanche sous le soleil. Rien apparemment n’évoquait ce qui venait de se passer. Même si le temps des tendresses paraissait révolu.
Un peu plus loin, les autres s’étaient arrêtés et nous attendaient : « Qu’est-ce que vous fichiez ? » s’écria Jacques. « Oui, mes trésors, vous traînez. Il va être l’heure des braves. Il est temps de se restaurer, et ainsi de suite, non ? », clama Hyacinthe.
Mon père ne fit aucune allusion à l’incident et nous nous mîmes à avancer tous ensemble. Hugues et Nicole ne s’éloignèrent plus du groupe. Au contraire, je remarquai que Hugues s’était approché de Marceau et s’entretenait de tennis, tandis que Nicole cheminait entre Françoise et Blandine. L’endroit d’où nous étions partis n’était plus très loin. Le retour jusqu’aux voitures me parut morose. Hyacinthe jacassait et cela me fatiguait. Mon père et Jacques devisaient. Je n’entendais qu’à peine leurs propos. A un autre moment, je pris conscience que mon père racontait l’épisode de la « noyade » de Nicole… et de son sauvetage… Tout le monde s’esclaffa… Nicole n’était pas la dernière à rire. Hugues la regardait tendrement. Je restai de marbre.
Lorsque nous fûmes arrivés aux voitures, Jacques déclara que ce n’était pas le tout et qu’il fallait de toute urgence passer à table.
Clémence sortit la nappe (en tissu rouge et blanc, car Clémence avait insisté pour qu’on ait une nappe en tissu…) et l’étala avec application sur l’herbe. On sortit les paniers « en osier, comme dans le temps, ma colombe », mais les glacières venaient de Monoprix… Chacun déballa ses merveilles : un cake aux olives et au jambon, des poissons marinés, deux quiches, une salade de fraises, une tarte aux pommes, des fromages, des toasts garnis de tapenade (« on était dans le midi, non ? »), … Jacques avait déjà débouché le vin et le servait dans des vrais verres qui cassent : « pas question de boire du vin dans du plastoc », avait-il déclaré. « A la vie sauve de Nicole », s’exclama-t-il. Et chacun de lever son verre. Même moi. Et puis tout le monde se mit à manger avec appétit. Je n’avais pas faim. Hugues discourait, à l’aise. Nicole ne paraissait pas avoir traversé la moindre épreuve.
Hyacinthe affublait chacun à tour de rôle d’un « ma colombe », « mon trésor » et dernière nouveauté « mon pigeon ». Cela ne parvenait pas à m’égayer.
Je m’approchais de mon père, le seul interlocuteur que je croyais capable de me comprendre :
« Moi je serais déjà partie », lui dis-je
Il me regarda. Il me parut agacé et me dit froidement : « Ecoute, maintenant, si tu le veux bien, tu arrêtes avec cela. Tu vois bien qu’eux, ils n’en font pas plus état que cela. Passe donc à autre chose…»
Hugues et Nicole, c’était comme les autres, tous ceux que je connaissais : un couple qui n’en était pas un. Le masque était tombé. Chez eux, pourtant, tout paraissait si parfait. Leurs regards complices. Les longues causeries intimes à l’ombre de grands arbres où on n’osait pas les déranger. Finalement ce n’était qu’un jeu. Lorsqu’elle était en danger, il se détournait. J’imaginais mieux. Je croyais avoir vu une autre façon de vivre l’amour. J’avais envie de pleurer.
« Mais qu’ils se séparent donc », murmurai-je. « Qu’ils soient donc vrais ! »
« Mais pourquoi voulez-vous donc qu’ils se séparent, ma colombe ? » m’interrompit Hyacinthe qui se trouvait à mes côtés et m’avait entendu. « C’est un si beau couple. Ils sont encore si jeunes. ».
« Vous savez ce qui s’est passé tout à l’heure ? », lui demandai-je.
« Tous les couples traversent de mauvaises passes, mon trésor. Les incidents, c’est comme au théâtre, il y en a toujours. Et voilà un pauvre jeune premier qui n’a pas eu le beau rôle. Il a joué à contre emploi, c’est tout. Tenez, il a raté son entrée… Il a eu un trou au milieu d’une réplique… mais ce n’est pas une raison pour qu’il ne remonte pas sur scène… Allons, ma colombe, la vie est une comédie et ainsi de suite ».

dimanche 19 juillet 2009

Un après-midi russe

Collectionneuse de cartes postales anciennes et notamment de cartes représentant des femmes (ou fillettes) qui lisent, je laisse parfois courir mon imagination. Cela a donné cet après-midi russe. Bien sûr, en toute humilité, j'ai aussi voulu faire un clin d'oeil à Tchékhov.
La carte photo de cette vieille dame au fond du jardin a été expédiée de Russie. Elle a été achetée en vide-grenier et fait partie comme tant d'autres d'archives familiales disséminées...



Lorsque le repas est achevé et que les domestiques sont à leur tâche, mère aime venir au fond du parc se reposer une heure ou deux sur le banc que lui a installé Igor. Souvent elle lit une revue pieuse en français. Les deux chiens Vanov et Youri l’accompagnent et restent à ses pieds.

Moi, Lioudmila Viktorovna Doulazinova je me retire dans ma chambre.
C’est l’heure où je songe à la France. Paris est, je crois, la seule ville au monde que j’ai envie de rejoindre s’il nous faut partir. Je n’aime pas penser à l’exil, mais c’est plus fort que moi, cette idée resurgit inévitablement dès que je me pose. 1905 est passé par là. Avec tous les désordres que connaît notre Russie, la société reste à la fois immobile et change. L’ennui et la débauche chez les uns s’accommodent du despotisme chez les autres. Malgré le servage aboli depuis presqu’un siècle, le peuple est dans la misère. Et puis nos propriétés terriennes ne donnent plus de quoi vivre à tous... N’avons-nous pas été obligés de nous séparer de la bonne Olga et de notre vieux cocher.
Quant à notre Nicolas II comment peut-il encore gouverner avec cette Douma ?
Depuis l’attentat de la Datcha de Piotr Arkadievitch Stolypine qui coûta la vie à deux de ses enfants, j’ai peur. J’ai peur des terroristes. J’ai peur des fonctionnaires de la police. Je voudrais m’endormir et me réveiller loin d’ici. Tiens, près du lac du Bois de Boulogne où ces dames bien mises donnent à manger aux cygnes.


Il faudra bien quitter notre belle demeure et tout le reste. Nous aurions dû déjà nous y préparer.
Mais Aleksandr ne s’en préoccupe guère. Il refuse même d’aborder la question. Il vaque sur nos terres. Il va. Il vient. Pour autant, « s’il faut quitter notre Russie, allons à Paris », lui dis-je souvent. Il hausse les épaules. Si j’insiste, je le sais, il se rend au cabaret.
Tatiana et Ekaterina, avec l’insouciance de l’adolescence, m’accrochent souvent pour d’autres raisons : « Mamuschka, quand irons-nous donc à Paris ? Il paraît qu’on a joué Madame Butterfly à l’Opéra Comique cet hiver ». Pour elles, Paris, c’est l’amusement, la gaieté, l’art et la culture.
Il est vrai qu’il y a bien longtemps que je ne donne plus de soirées. A quoi bon réunir les notables du coin, qui radotent et ressassent leurs souvenirs ou leurs désillusions. Ivan Gorlanov lorgne mes filles. « Bientôt bonnes à marier », m’a-t-il déclaré dernièrement. « Comme vous y allez, Ivan Sergueïévitch Gorlanov. Lorsque leur temps sera venu, nous serons loin, mon cher. Du moins, je l’espère pour elles». Car je ne leur souhaite pas de vivre ici. Quel serait leur avenir ? Agréer un de ces prétendants de plus de 40 ans, un vieil élégant qui s’entête à croire qu’il n’est jamais trop tard. Ou un de ces diplômés triste, sans emploi ni occupation, un oisif qui ne sait que discutailler philosophie et nouvelles idées. Je n’en veux pas pour mes filles. Je veux qu’elles vivent. Et pas comme moi, encore !

« Liouda, Liouda, où donc es-tu passée ? J’ai une vieille image à envoyer à ma chère amie de France. Elle a eu tant de chagrin ces temps-ci. Je veux lui confirmer son intuition du cœur que j’étais en union de prières avec elle. Tu m’entends Liouda ? »
C’est ma pieuse mère qui revient du fond du parc. 16 heures déjà. L’heure du thé. L’eau du samovar a déjà chanté et elle bruit. L’exil, la guerre, la révolution. Mieux ne vaut ne pas y penser. Pas aujourd’hui. Pour le moment, il est grand temps de tous passer au salon.