vendredi 6 mars 2009

Un Américain à Paris



Au Select, la serveuse m’avait déjà demandé une première fois : « Vous êtes seule ? », au moment où je m’asseyais à une table. Elle était revenue à la charge cinq minutes plus tard : « Vous êtes vraiment seule ou vous attendez quelqu’un ? »
C’est dans des moments pareils que je me rends compte qu’il me manque toujours… Il était ce qu’il était, mais je n’étais pas une femme seule.
Certains de mes amis ont déclaré péremptoirement que c’était une chance pour moi quand Ben m’a fait comprendre qu’il aimerait que je décide qu’on se sépare… Les amis ont soit disant toujours raison pour vous. Mais, moi, j’ai toujours déraisonné. Surtout avec les hommes.
D’ailleurs, ce qu’ils veulent partager avec vous à partir de la quarantaine, c’est le « meilleur », pas le reste. Ben partageait cette idée… Seulement, il m’a laissé le pire et est partie pour le meilleur avec une autre !
Ma dernière folie en date a été de m'asseoir à côté d'un homme à la terrasse de la Rotonde à Montparnasse, à l’angle du boulevard Raspail, juste parce qu’il lui ressemblait ! Il avait peut-être la barbe plus blanche, mais il avait sa carrure, les mêmes lunettes qui lui descendaient sur le nez, un air intellectuel flou et puis surtout... il devait être Américain. Je l’ai senti tout de suite. J’avais envie qu’il le soit.
Et pourtant comme il avait été fou de moi… au début.
- C’est le démon de midi, m’avait dit Ben, pour expliquer sa passion.
- le quoi ? avais-je demandé.
- la Bible explique que c’est le désir sexuel qui s’empare des hommes vers le milieu de leur vie.
- Et ça s’arrête à midi cinq alors ? avais-je rétorqué.
- Avec toi, le lendemain, midi revient... avait-il susurré.
J’avais trouvé cela si merveilleux… Seulement le temps n’est plus ce qu’il était et la pendule s’était arrêté à midi moins cinq.
— Si tu trouves l’homme idéal, t’as qu’à l’empailler et le mettre en cage…, m’a toujours dit Victor, un vieux copain.
Je me suis assise donc à une table qui me permettait de l’observer sans en avoir l’air. Comme moi, il attendait le garçon. Il ne m’a prêté aucune attention.
Il l’a hélé à plusieurs reprises. Lorsque le serveur est venu, l’inconnu a commandé une salade paysanne et un café allongé d'eau chaude. J’ai bien reconnu alors cet accent outre-atlantique. Mieux, il y avait en filigrane dans cette voix un peu efféminée comme une nuance d'excuse à ne parler qu'imparfaitement le français. Comme le faisait Ben. Le garçon m’a alors demandé ce que je voulais. Il a répété deux fois sa question. A haute voix, j’ai commandé un coca. L’inconnu n’a toujours pas sourcillé. Il regardait distrait les passants. Une fois le garçon revenu, avec la commande, il a déployé un dossier sur la table ronde, après avoir méticuleusement replacé ici la tasse de café et le petit pot d'eau, plus à droite la copieuse salade de brasserie. J’ai jeté un coup d’œil sur les feuilles manuscrites. Il s'agissait d'un texte en anglais. Je l’aurais parié. Il s’est mis à le corriger consciencieusement d'une petite écriture fine... très proche de celle de Ben.
Je me suis approchée un peu pour voir. J’ai — je crois — relevé une allusion à Sartre.
Il n’a pas daigné un instant relever la tête. Pourtant il aurait dû remarquer que je m’intéressais à lui. Il avait pourtant l’air curieux et dévisageait certaines personnes, lorsqu’il quittait un instant ses corrections.
Moi, il m’ignorait complètement. Cela m’a paru être un signe de plus que Ben ne reviendrait plus jamais et resterait là-bas en Amérique, ce pays que j’avais toujours détesté avant de le connaître.
Derrière moi, je débusquais un autre touriste. Ce devait être un jeune Portugais qui devisait avec une femme assise à une autre table. J’ai entendu qu'il critiquait les Américains et leur impérialisme au Brésil, vantait les attitudes françaises et déplorait la pollution mondiale. J’ai entendu qu’il invitait la femme à dîner. Elle déclina, retenue, dit-elle par un engagement... Plan foireux, avait-elle dû penser…
Pendant ce temps, l'Américain à Paris dînait avec appétit. Il enfourchettait sa frisée avec difficulté à l'aide d’un morceau de pain de campagne. Il s'aida à différentes reprises de ses doigts. Il avait la main fine, comme un pianiste, ce qui rendait incongrue cette façon de manger un peu rustre. Il laissa sur le bord de son assiette le jaune de l'œuf, le gras du jambon cru et les lardons. Il faisait attention à ce qu’il mangeait. Pour un Américain, c’était atypique. « Du cholestérol déjà ? », ai-je pensé. Puis apparemment satisfait, il s’est essuyé longuement les lèvres qu'il avait visiblement minces sous les poils de la barbe et reprit son dossier. Désespérant.
Les pires, ce sont ceux qui vous déclarent les yeux humides : « je n’aime pas faire souffrir ». Ceux-là vous pouvez en être sûrs, ils vous feront pleurer à en crever. Les hommes sont nos meilleurs ennemis, m’a déclaré un jour ma secrétaire…
Quand je me suis levée, il n’a pas eu un regard vers moi.
J’étais soulagée de voir Suzanne qui me cherchait près du kiosque à journaux où l’on avait rendez-vous, son Monde à la main. Je me suis sentie pleine de gratitude car j’ai pu quitter ce café dignement pour la rejoindre. Et il pouvait bien maintenant me découvrir et me suivre des yeux, j’étais de dos et ne m’en rendrais pas compte…