lundi 21 décembre 2009

Le gâteau magique


Pour commander ce gâteau, rendez-vous sur :
http://www.schnekert.lu/html/dgat01.html

En cette période de fête, un conte est toujours le bienvenu...

Un soir, mon père conta cette histoire.
« Il y avait une fois au fin fond de la forêt une vieille femme et un petit garçon. On ne sait pas d’où ils se connaissaient. L’histoire ne le dit pas. Ce petit garçon était très gai et très affectueux aussi. La vieille femme s’était mise à l’aimer beaucoup. Un jour, comme elle voulait lui faire plaisir, elle lui demanda ce qu’il souhaiterait.
L’enfant réfléchit un instant et posément déclara :
— J’ai toujours rêvé d’avoir à moi un énorme gâteau, avec plein de choses dedans et dessus : des fruits rares, de la vanille et du miel, de la cannelle. Il serait très beau et délicieux, moelleux et sucré (mais pas trop) et surtout, il resterait presque toujours intact. Je veux dire qu’il y en aurait toujours un morceau quand j’en aurai envie.
La femme hésita. Elle avait su par le passé faire des gâteaux, mais cela faisait si longtemps qu’elle n’en avait plus confectionnés... Elle avait peur de le rater, qu’il soit écœurant, trop cuit, pas assez original ; bref, elle craignait que le gamin ne soit déçu. Mais, il insistait tellement. Il lui répétait qu’elle y arriverait sans problème, qu’il avait confiance en elle et que même, il était sûr qu’elle en mangerait avec lui. Elle se laissa donc convaincre.
Elle se mit alors à l’ouvrage. Lentement, car elle n’était plus très jeune. En premier lieu, il fallait qu’elle retrouve ses ustensiles. Elle les avait perchés en haut des armoires et des buffets, puisqu’elle ne s’en servait plus. Elle grimpa sur un escabeau que l’enfant lui tenait et, un à un, elle descendit des fouets, des bols, des moules, des faitouts... Elle les lava soigneusement et les essuya. Puis, elle les posa sur la table de chêne dans la cuisine.
Ensuite, elle partit faire des courses, emportant avec elle un panier et son cabas. Cela prit bien du temps. Le petit garçon avait évoqué tant d’épices diverses et d’ingrédients qu’elle sillonnât la ville en tout sens et elle alla même au-delà pour quérir toutes les denrées nécessaires.
Ainsi s’écoulèrent des jours et des jours avant qu’elle ne rassemble l’essentiel. Peu à peu la cuisine s’emplissait de paquets, de sacs, de boîtes de toute sorte. Des senteurs très agréables se répandaient. Et je ne te parle pas des gammes de couleurs extraordinaires que cet amas de produits avait fait naître.
Enfin, elle commença. L’enfant s’installa à genoux sur un banc pour suivre les opérations.
Dès le début, sans se lasser, il la regarda faire. Il souriait. Il l’aidait, lui passant une cuillère, une spatule, un récipient. Elle allait et venait. Il la suivait ou tournait autour de la table pour mieux voir. Parfois, il est vrai, il s’absentait et sortait jouer dans la cour, mais toutes les cinq minutes, il appelait et demandait : « Est-il prêt ? Où en es-tu ? As-tu fini ? Va-t-il être bon ? Tu en as encore pour longtemps ? Est-ce qu’il y aura des cerises ? S’il te plaît, fais vite, je suis si impatient... »
Avec une assurance sereine, elle lui répondait :
« Chaque chose en son temps. Maintenant je mets le beurre... J’ai ajouté les œufs battus...
Je viens de verser la farine que j’avais tamisée... Tu sens que j’ai broyé la muscade ? Je lave des fraises des bois et des mûres... Je fais bouillir du lait frais... Je monte la crème fleurette... La confiture de roses et d’oranges est bonne à écumer... La frangipane sera bientôt prête... Je saupoudre de cassonade... »

Mon père se tut. J’insistai : « Alors et après ? Ce gâteau, il a été terminé ? Dis-moi vite. J’en ai l’eau à la bouche...»

« Naturellement, un jour vint que la vieille femme acheva les préparations et que le gâteau fut fin prêt. L’enfant était serré contre elle. Il avait les yeux brillants, comme s’il avait la fièvre. Il battit des mains. Il embrassa la femme plusieurs fois. Emue, celle-ci lui ébouriffait les cheveux qu’il avait courts et frisés, comme un mouton.
Sur le gâteau, elle avait posé un fin écriteau en pâte d’amande. On y lisait : « gâteau inépuisable ».
— Cela veut dire, expliqua-t-elle, qu’il se reconstituera dès que tu l’auras entamé, si tu le désires. Néanmoins, poursuivit-elle, il ne sera jamais pareil. Par exemple, tantôt il sera au chocolat, tantôt tu diras, je sens le gingembre et le lendemain, tu seras surpris de retrouver la saveur des fruits de la passion, de l’ananas et de la goyave ou encore tu croiras que j’ai broyé des noisettes avec des dattes ».
Le petit garçon s’exclama : « Oh écoute, c’est trop merveilleux. Avant d’y goûter, il faut que je ferme les yeux quinze secondes. Comme ça j’en profiterai bien mieux ! »
Il s’exécuta. Ces quinze secondes parurent éternelles à la vieille dame qui attendait. Pourtant elle ne souffla mot.
Lorsqu’il ouvrit les yeux, son visage s’était sensiblement transformé : sérieux et doux à la fois, peut-être légèrement altéré. L’enfant semblait subitement sans appétit. Elle l’observait, inquiète.
Il lui chuchota : « Excuse moi, je ne sais pas si je vais y goûter. Il est si beau, si gros. Ses odeurs sont si envoûtantes que je ne sais plus si j’en veux ou non. Aujourd’hui je ne crois pas ; demain peut-être ? Peux-tu me le garder quelques temps ? »
La femme secoua la tête tristement :
— Non, malheureusement, ce n’est pas possible. Ce gâteau ne se conserve pas. Parce que, vois-tu, dedans, certaines choses sont fragiles : le beurre rancit, le lait tourne, la crème surit, les fruits peuvent pourrir et gâcher le gâteau entier.
L’enfant restait silencieux. Elle demanda :
— Tu es bien sûr que tu ne veux pas essayer ?
— Je ne peux pas faire semblant, répondit l’enfant, ni me forcer. J’ai peur d’être malade.
D’un doigt, elle lui effleura la joue et lui dit :
— Tu as raison. Je ne veux pas que tu aies mal au cœur. Retourne jouer. Laisse ce gâteau.
A reculons, le petit garçon sortit de la cuisine. Elle le vit traverser la cour, puis le jardin, pousser la barrière, passer la route et s’enfoncer dans la forêt.
Restée seule, elle hésita. Que faire de ce gâteau ? Elle ne pouvait se résoudre à le jeter. Elle
pensa le donner à d’autres enfants, mais ils n’avaient rien demandé.
A cet instant, le fils de la voisine qui passait aperçut le gâteau et il s’écria :
« Oh ! Comme c’est beau ! Tu te rappelles dans le temps, je t’avais demandé un gâteau et tu m’en avais fait un, un peu comme celui-là. Je m’en souviens et puis, quand je l’avais vu, je n’en avais plus voulu ! »
Une larme coula sur la joue ridée de la vieille femme. Le petit voisin accourut vers elle, la cajola un long moment et tendrement lui dit :
« Ne pleure pas. Ecoute. On te demande des gâteaux parce qu’on est gourmand, trop peut-être, et qu’on a beaucoup rêvé de pâtisseries extraordinaires. Mais tes gâteaux à toi sont si magiques qu’on n’ose pas y toucher. Ils font peur. Seulement, tu sais, longtemps après, on en garde encore la saveur comme si on les avait goûtés ».

mardi 3 novembre 2009

Le poil à Georgette

- là, tu le sens ce poil, me dit Georgette, en faisant glisser mon petit index sur son menton à la peau fripée.
Oui, bien sûr que je le sentais, il était comme un fil à coudre, rêche et droit.
- tu le vois, là, il est tout blanc.
Oui, bien sûr que je le voyais.
- eh bien, tu prends la pince à épiler comme ça, tu le serres entre les deux tiges et tu tires d’un coup sec.
J’obtempérais, malgré le léger dégoût qui m’habitait. J’étais tout compte fait une petite fille bien obéissante. Mais je n’y arrivais pas. Cela glissait et le poil restait en place…
- m’enfin, disait Georgette, ma grand-mère, ce n’est pourtant pas sorcier. Recommence, veux-tu.
Tous les mois, ce poil repoussait, et tous les mois ma grand-mère guidait mes doigts malhabiles jusqu’à ce qu’enfin ce poil rebelle poussé sur son menton soit arraché.

Une vie c’est court finalement. J’ai 60 ans. Une petite fille aussi. Et ce fameux poil est réapparu hier sur mon propre menton.
J’ai pris mon miroir grossissant, ma pince à épiler et d’un coup sec j’ai tenté l’arrachage. Loupé. Une fois. Deux fois. Trois fois. Ma vue me fait défaut, je ne le vois pas bien. J’ai renoncé.
Dans la journée, régulièrement je passe et repasse le doigt dessus. Il pousse. Le voilà de plus en plus long. Il est blanc. Il m’agace.
Je vais attendre de voir ma petite fille pour lui faire un sort.

lundi 19 octobre 2009

Les p'tits bonheurs du mur

Toute photo peut être prétexte à imaginer une courte histoire. En voici une inspirée par une photo de Henri Cartier-Bresson
Le mur, Berlin, ex-RFA, 1962 © Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos


Dans notre ruelle, nous passions tout notre temps libre. Nous étions au pied du mur et ne le savions pas.
Seule, peut-être, Karin, l'aînée, comprenait-elle déjà que ces barbelés, ronces urbaines étranges, emprisonnaient nos rêves à jamais. Ainsi souvent serrait-elle craintivement à l'étouffer l'une de nos sœurs, presque toujours la brune, celle qui n'avait pas l'air d'être de la famille.
J'avais quatre sœurs - Karin, Birgit, Okuli et Heidi. Seul garçon de la maisonnée, comme de juste, j'étais emprunté dans ce carrousel féminin. Pourtant avec ma salopette courte et ma chemise à carreaux, j'aurais suivi coûte que coûte ma tribu féminine.
D'ailleurs, je trouvais quelques avantages à la situation. On m'accordait le gros morceau du sucre d'orge, le dernier carré de chocolat et les rudesses de Karin à mon égard s'achevaient sur des caresses et des embrassades. Quant aux petites, entre deux coups de pieds et un jet de caillou dérisoire, elles s'accrochaient à mes basques réclamant toujours que je leur explique un jeu de billes ou leur fasse partager mes divagations. J'aimais tant les contes. Pour moi, notre domaine s'allongeait apparemment sans fin, borné d'un côté par les maisons ouvrières et de l'autre par ce fameux mur infranchissable. Entre les deux, notre cour des miracles. J'y faisais naître et vivre des royaumes où cohabitaient les princesses, les grenouilles et les chevaliers au grand coeur et au courage inégalé. J'étais tous ces chevaliers. Les filles avaient suffisamment de rôles à occuper : les fées, les reines, les marâtres, les duègnes, etc.
Rarement passant s'aventurait le long des blocs cimentés. Personne non plus n'avait le loisir ou le goût de s'accouder aux fenêtres, de s'asseoir sur le perron et de bavarder. C'était un temps où seuls les enfants pouvaient encore jouer à être heureux.
Le malheur, c'était les jours de pluie. Nous étions confinés à l'intérieur. Interdiction de sortir. Derrières les vitres, je regardais l'eau dégouliner sur les dalles inégales et craignais l'inondation de nos fiefs. Les filles s'asticotaient. La mère de mon père nous criait dessus. Le monde paraissait grisâtre pour de vrai.
Mais quelques jours plus tard, au premier rayon d'un soleil même léger, nous nous élancions de nouveau tandis que l'herbe verdoyait comme un défi.

mercredi 14 octobre 2009

La litanie des écrits

Grâce à l'écriture

Tu sauras nous abreuver
de poèmes en prose et de textes en vers,
d'études, de rapports, de comptes rendus, d'analyses,
d'essais avec thèse et antithèse (sans oublier la synthèse qui n'est pas une conclusion),
que tu alterneras avec des stances, des élégies élogieuses, des odes solennelles,
des quatrains malins,
et pourquoi pas un roman courtois ?

Tu passeras certes aux actes, manuscrits, légaux ou non,
peut-être feras-tu des copies de textes sacrés,
ou transcriras-tu les minutes du procès Petiot,

Tu t'essaieras probablement
aux scripts de films noirs,
aux nouvelles à l'eau de rose
sans négliger la littérature de gare,
aux blogs pour rester branché,
et pourquoi pas, carrément, un site avec nom de domaine.

Tu nous réjouiras
de titres à la Libé,
suivis de chapeaux,
de sous-titres et intertitres,
de notes et renvois,
finalement d'un article !

Tu pondras un livre
-c'est incontournable-
ou tes mémoires,
voire ta biographie par toi-même,
autant dire ton autobiographie.
Tu la mettras en ligne s'il le faut
et en parleras dans les forums.

Tu publieras toute une œuvre en dix volumes,
avec prologue, avant-propos, suite et postface,
puis réédition annotée et rajouts, préface, avertissement et préambule,

Aisément parolier de chansons en alexandrins,
Tu rédigeras également
des diatribes délirantes,
des tirades,
une épopée sans doute,
un factum, un libelle, un pamphlet, une satire.
Tu iras sur Facebook pour t'exprimer.
Que sais-je encore ?

Tu pourras enfin répondre aux lettres (même anonymes),
et aux mails...
car tu sauras maîtriser l'art de la correspondance,
du courrier de ministre à la petite bafouille.
Tu auras aussi ta newsletter et tes cartes virtuelles.

Envoyer un texto à Sarkozy pour reloger les expulsés,
préparer les discours d'Aubry,
ou un plaidoyer sans espoir (ce qui revient au même),
tenir les notices nécrologiques dans un journal du matin,
résumer le Capital,
distribuer des autographes et faire des dédicaces,
ne te poseront plus aucun problème.

Si malgré tout, les résultats ne sont pas à la hauteur de tes espérances,
il te restera les gros mots, les insultes et les graffitis sur les murs,
à taguer dans le métro partout où tu passeras.

Ou encore à me prendre comme nègre....

mercredi 9 septembre 2009

Retour sur image

Photo perso.

A la maison de retraite où meurent à petits feux les vieilles dames, puisque les hommes désertent la vie beaucoup plus tôt — là où une nuit s’est éteint ma mère — l’une d’entre elles à l’heure du goûter s’écria un jour : « Encore des madeleines ! Toujours des madeleines… y en a marre des madeleines ! ».
Je pensai alors qu’à partir d’un certain âge, ce n’est plus le temps de la madeleine de Proust.
Curieusement, cette scène a eu lieu la veille d’une excursion à Illiers-Combray avec une amie que j’ai perdue de vue depuis.
Lorsqu’une relation, amicale ou amoureuse, cesse, c’est tout un pan de notre vie qui, d’une certaine façon, n’existe plus.
En revanche, retrouver une copine de classe à qui vous n’aviez jamais plus pensé depuis 50 ans, vous évoque des fillettes les unes derrière les autres, les petites devant, les grandes derrière. Et vous, de taille moyenne au deuxième rang. Elle vous l’exhibe cette photo de classe, et vous voilà étonnée de vous découvrir gauche, disgracieuse, ingrate même ! Ces souvenirs que vous n’aviez plus en tête, ce temps où vous vous jouiez « Le club des 5 » dans la cour de récré, ce temps dit heureux de l’enfance mais où un certain Justin avait voulu vous étrangler avec une ficelle… pour rire ! Tout vous revient et vous comprenez pourquoi soudain vous ne supportez pas une main sur votre cou.

lundi 31 août 2009

Abbesses


Je ne suis pas revenue à Abbesses depuis… depuis... Depuis quand, au fait ?

C’était l’automne. J’étais avec Basile. A l’époque, il habitait sur la butte un studio au rez-de-chaussée donnant sur une cour pavée et plantée d’un bel arbre. Le soir, nous traînions souvent par les rues. On s’attardait aux terrasses des cafés. Rien de bien extraordinaire, mais avec l'amour, cela se vit comme des instants magiques… C’était avant que toutes les terrasses ne se ressemblent comme si un designer mal inspiré avait décidé d’uniformiser le quartier pour satisfaire la faune du coin. Cela me faisait penser aux tristes lotissements en bord de mer, tous identiques. La mer… Basile ne pouvait pas vivre plus d’une semaine, sans y aller voir l’horizon et en respirer les effluves dans de longues balades sur les côtes. Il aurait dû être marin et non graphiste !
Une fois, il m’avait même parlé d’une île en Méditerranée où il irait vivre, parce que son père avait toujours eu envie d’un bateau, d’une maison sur une île et qu’il avait envie de concrétiser ce rêve en lieu et place. Ce père qu’il évoquait souvent était mort sur sa chaise paillée, dans la cuisine, sans que personne ne s’en rende compte. Ainsi s’étaient interrompues les divagations de cet épicier d’origine grecque, atterri au fin fond du Berry.

Ce soir-là, Basile et moi, nous étions passés près de la sortie de métro, comme souvent, et je me souviens avoir admiré une fois encore l'architecture de Hector Guimard. J’avais manifesté mon étonnement qu’il n’ait pas fait l'unanimité à son époque et qu’il ait pu être si controversé. Je ne sais pas pourquoi c’est ce soir là que je parlais de cela, alors que nous étions passés tant de fois devant…
Une petite silhouette s’était alors approchée pour nous, s’intercalant entre nous deux et nous avait proposé, presque imposé, des fleurs. C’était une vieille femme improbable qui tenait de maigres bouquets pelotonnés contre elle. De l'autre main, elle trimbalait un sac en plastique jaune, plein à craquer de paquets mal enveloppés. Le sac n’avait plus de poignées et était retenu par une ficelle.
Basile a refusé rapidement d'un signe et s’apprêtait à la repousser. J’avais noté qu’il paraissait préoccupé par la soirée qui nous attendait. Je sentais mais ne voulais pas me l’avouer que déjà il s’ennuyait avec moi. J’avais l’impression que Basile ne m’accompagnait qu’à regret. « C'est parce que je suis vieille que vous ne m'achetez pas de fleurs ? », avait lancé la femme d'une voix douce et attristée. « A une jeune, vous auriez acheté sans doute ? », insista-t-elle.
Et elle avait secoué pensivement la tête. J’étais touchée par ses paroles, peut-être parce que mon histoire avec Basile n’allait pas bien. Je la regardai et découvris un visage ridé, rond et plat qu'enserrait un fichu gris. Les pommettes étaient hautes et colorées. Ses yeux, petits et bridés, de couleur indistincte, luisaient malignement. Basile la fixa à son tour, puis me regarda. Je sentais qu’il avait hâte de l’expédier. Alors, délibérément, je décidai de prendre le temps de l’écouter.
Elle nous dévisagea l'un après l'autre et elle nous apostropha à nouveau : « Vous croyez vous deux, que l'amour c’est pour toujours et que c’est réservé à vous les jeunes ? ». Je pensais qu’amour/toujours, j’en étais déjà revenue. « Vous apprendrez que c’est à tout âge, poursuivit-elle. Si, si. Il faut faire attention à cette débâcle, jusqu’au bout. Toujours se méfier que ça ne vous revienne pas. Car c'est peut-être bien bon d'aimer, mais c'est toujours dangereux, y a ensuite le retour de flammes et les cendres ».
Je ne puis m’empêcher de rire et par provocation, je lui ai demandé : « Croyez-vous que je risque beaucoup avec celui-là ? ».
J’ai été surprise, car elle prit ma question au sérieux. Elle a reculé d'un pas, examiné longuement Basile. Je le trouvai à ce moment on ne peut plus « gentleman », et je reconnus en moi cet indomptable élan de tendresse qui me propulsai vers des hommes qui ne voulaient pas de moi… Puis, un doigt sur ses lèvres, elle m'a interrogée « C'est un Français ? » et ajouté avant que je ne réponde : « Vous le connaissez depuis longtemps ? » ; « Non, en fait, je ne le connais pas trop... », j’ai avoué... Cela faisait juste six mois que je l’avais rencontré au Houdon, un soir de jazz à la suite d'un rendez-vous avec Marine qui m’avait fait faux bond. J’étais en train de me demander ce que j’allais faire de cette soirée subitement libérée. Mon air dubitatif avait dû l’attirer. Il me plaisait bien. Je croyais lui convenir aussi.
« Ne serait pas Espagnol ? », lâcha-t-elle, en jaugeant, dubitative, mon compagnon. Cette interrogation n’avait pas l’air d’être une garantie pour elle…
Basile avait revêtu son air doux et gêné, un air que j'aime évidemment. Dès qu’on parle de lui, il ne peut s’empêcher de s’attendrir… Il murmura qu'il était italo-grec, enfin de loin...
La femme s'illumina : « Intéressant, y aurait à dire là-dessus ». Elle renifla, se gratta la joue, répéta « italo-grec… un sacré passé, un drôle d’avenir ». Elle parut réfléchir, mais se tut. Puis, elle me dévisagea. Mes origines ne semblèrent pas l’intriguer. Et me dit qu'elle aussi venait de très loin, de Mongolie « pour tout dire ». « C’est pas rien…ma belle de venir d’ailleurs», sourit-elle mystérieusement. Et alors avant même que je ne comprenne, subitement, elle s'éloigna de nous. Je n’obtins aucun éclaircissement sur ce qu’elle pensait de Basile et de moi. Nous sommes restés tous les deux immobiles un moment. Basile m’a regardée gentiment tout en restant muet. Je me sentais bizarre. Je l’entendis me demander « Alors, on y va ? ». J’ai pris son bras pour pas qu’il se mette à marcher seul devant, me laissant à la traîne comme cela arrivait de plus en plus souvent. Nous nous sommes dirigés vers le restaurant italien de la rue Le Tac. Le dîner fut morne. Il n’y avait plus le veau au citron qui avait incité Basile à choisir ce restaurant. « C’est juste ce que nous n’avons plus au menu », s’excusa la serveuse. Et il n’avait pas envie ni de pâtes ni de pizza… Il se contenta de lasagnes.
Quand nous sortîmes du restaurant, je revis la femme debout contre une porte d’immeuble, résistant au vent, dans son long imperméable bleu délavé et avec ses fleurs toujours serrées contre la poitrine. Elle n’avait pas dû vendre grand chose… Je regrettai de ne pas lui avoir acheté un bouquet et m’apprêtai à le faire. Je m’éloignai de Basile et m’approchai d’elle
Mais elle ne me reconnut pas. Son regard était vide. Je n’osais pas lui parler. Je désignai presque autoritairement les fleurs. Elle secoua la tête. Je m’entêtai. J’essaie toujours de croire au miracle jusqu’au bout… Elle secoua à nouveau la tête, violemment et leva la main vers moi comme une menace.
« Viens », me dit Basile, « tu vois bien qu’elle n’est pas nette ». Il m'entraîna pour reprendre le métro à Abbesses et me raccompagner chez moi. L’ascenseur était en panne et nous descendîmes l’escalier sans fin qui descend vers le quai.

Photo prise en juillet 2009

Aujourd'hui, je ne passe plus à Abbesses, sauf sous terre. Je n’aime plus ce quartier. Il a trop changé. Je n’ai donc jamais eu l’occasion de revoir cette femme. Je n’ai jamais su ce que cette mauvaise diseuse d'aventures avait pu penser de Basile ou de moi. J’ignore d’ailleurs aussi ce que Basile est devenu. S’il a atterri sur une île, attiré par le chant d’autres sirènes ou par ses souvenirs d’enfance. Il a fini par espacer nos rencontres. Puis son portable a été sur répondeur et mes mails ont fini par me revenir non acheminés.

mardi 28 juillet 2009

Un pique-nique et ainsi de suite…


Avant que le Festival d'Avignon ne s'achève, je vous livre cette nouvelle écrite du temps (pas si lointain que cela) où je fréquentais avidement ce lieu...



Pour ce pique-nique, il avait fallu que, malgré mes protestations, mon père se coiffât de ce canotier en paille qui le faisait ressembler à un personnage de La villégiature que j’avais vu à Avignon quelques années auparavant. A vrai dire dans le groupe, un autre homme s’était couvert la tête d’un chapeau démodé — un melon noir — ce qui, en la saison, le rendait ridicule. En cela je reconnaissais qu’il éclipsait mon père. Comme de plus, il arborait une moustache prétentieuse qu’il relevait soigneusement aux deux extrémités, certains l’appelaient évidemment Hercule Poirot. C’était Hyacinthe de Ferrières. Son nom, selon moi, lui ajoutait un handicap. Or, c’était un simple comptable qui avait triomphé, à ce qu’il disait, dans le off en 1993 dans quelques courtes pièces de Tchékhov et notamment, dans la Demande en mariage. Il y interprétait le père qui voulait marier sa fille, une bien capricieuse personne. De cette expérience, Hyacinthe avait conservé deux manies verbales : il appelait tout le monde « mon trésor » ou « ma colombe » et finissait inlassablement la plupart de ses phrases par « et ainsi de suite… », comme le personnage de la pièce.
Tous les participants à l’excursion s’étaient plus ou moins rencontrés en Avignon lors des festivals. J’étais la seule à ne pas les connaître tous. Mais de fait, ils étaient presque tous de la génération de mon père. Le théâtre, bien entendu, était leur trait d’union. La vie ne les aurait sans doute pas réunis sans cet amour du théâtre.
De ce côté-là, je n’étais pas en reste. J’avais longtemps accompagné l’été de petites compagnies. Je « tractais » dans la journée, accrochais des affiches dans la ville, tenais le guichet le soir, répondais au téléphone, prenais les réservations… Bref toutes les tâches qu’une « petite main » sans talent particulier assure pour une troupe. Mais, cela me permettait de voir plusieurs spectacles au tarif « professionnel », ce qui pour une éternelle étudiante de 31 ans n’est pas négligeable. Car le théâtre, à l’instar de mon père, était une seconde vie… Fonctionnaire de l’administration toute l’année, il s’éclatait tous les mois de juillet à Avignon. Il en avait d’abord été spectateur assidu avant qu’au gré des rencontres, on ne lui proposât de monter lui-même sur les planches dans une pièce de Feydeau. J’avais 8 ans la première fois qu’il m’avait emmenée avec lui. Ma mère qui était encore vivante à cette époque avait pourtant décrété que j’étais trop jeune, mais il lui avait rétorqué : « Elle comprendra ce qu’elle pourra ».
Je me suis demandé plus tard s’il avait eu besoin d’avoir auprès de lui une compagne, quelle qu’elle soit. Ma mère avait dû l’accompagner dans sa jeunesse, mais elle semblait y avoir renoncé. Peut-être manquait-elle d’enthousiasme à s’enfermer dans le noir lorsque le soleil appelait à se bronzer sur les criques du Pradet, d’où elle était native. Elle adorait la mer, le sable, le bateau et les soirées dans des bars de la côte et ne tenait sans doute pas à s’enfiler trois ou quatre pièces dans une journée, tassée la plupart du temps sur des sièges inconfortables, avec une climatisation défectueuse. Avignon ou une station balnéaire dans le sud : elle avait choisi. Elle ne s’était pas doutée que le soleil, l’alcool et le tabac l’achèveraient précocement et que finalement, elle aurait peut-être dû opter pour des prises de tête avec papa.
A cette sortie, tous n’étaient pas acteurs pourtant : ainsi Françoise et Blandine étaient simplement des spectatrices passionnées. C’était deux femmes rondelettes, vives et accortes, veuves ou plaquées, je ne le sais pas exactement. Profs de lettres à la retraite, elles venaient de Suisse. Il y a de cela cinq ans, elles avaient déjeuné dans le petit jardin du théâtre des Doms, près de la fontaine, là où mon père se reposait après avoir écouté pas très loin de là les émissions qu’enregistrait France Culture. Ils avaient échangé sur quelques spectacles vus et à voir. Depuis, ils se retrouvaient chaque année.
De même Nicole était critique, enfin elle scribouillait dans une revue d’art, surtout si on parlait de son mari, Hugues, peintre connu dans un cercle restreint d’amateurs. Le reste du temps, dans la « vraie » vie, elle enseignait dans une institution catholique d’Aix-en-Provence et lui, bossait dans la pub.
Toutefois, Nicole avait une voix. Elle avait chanté deux fois au Petit chien et aux Trois Pilats de vieilles mélodies nord-américaines. En ce qui concerne Hugues, sur ce coup là, il paraissait la suivre plutôt que de mener le jeu.
Ils formaient un très beau couple. Un des seuls qui trouvait grâce à mes yeux. Car autour de moi, ce n’était qu’amours déçus, amants d’un soir. Tous les hommes m’apparaissaient indécis ou instables, dépressifs ou hyperactifs, déjà mariés… et infidèles. Ils pouvaient d’ailleurs cumuler toutes ces qualités. Mes amies ou moi devions sans doute tirer systématiquement le mauvais lot. Nicole regardait Hugues tantôt avec attendrissement, tantôt avec une admiration telle qu’on se demandait ce que nous, nous ne voyions pas en lui… J’en étais toute remuée. C’était cela l’amour ! J’avais tenté d’écarquiller les yeux, mais globalement, je ne distinguais qu’un joueur de tennis portant des polos Lacoste, aimant les voitures américaines. D’ailleurs il conduisait une Ford mustang blanche, comme celle de Trintignant dans Un Homme et une Femme. Etant une habituée des romans américains de l’entre-deux guerres, mon impression était mitigée : semblant sorti d’un roman de Scott Fitzgerald, il faisait artificiel. Mais leur amour, lui, me pétait à la face et le soir, on voyait bien qu’une seule hâte les habitait, se retrouver seuls dans leur chambre. Et il m’était arrivé d’imaginer leurs ébats.
Dans un autre registre, se situait Clémence. Clémence avait été vendeuse dans une moyenne surface. Comment elle en était venue au théâtre, je l’ignore. A cinquante ans, elle était grande et forte. Plantureuse. Elle avait été cantonnée dans des rôles de femmes frivoles. Peut-être en raison de longs cheveux blonds platine qu’elle remontait maladroitement en un chignon fou.
Et puis, il y avait encore Jacques, l’éternel ami de mon père, encore à jeun en début de matinée. Un phraseur. Comme il avait toujours du mal à se lever, j’avais espéré un moment qu’il ne viendrait pas, mais mon père avait tenu à aller le chercher en personne dans la chambre où il logeait durant le festival, vers les remparts Saint-Lazare. « Depuis que sa femme l’a quitté pour un autre, il faut l’entourer », répétait pour l’excuser mon père. Jacques faisait vaguement partie d’une chorale et avait joué un temps avec mon père, mais avait dû arrêter. Plus exactement, on lui avait demandé d’arrêter… car non seulement il ne mémorisait pas les textes, mais de plus, une fois sur deux, il manquait les répétitions. Je crois même qu’il avait oublié de venir jouer un soir de représentation et que c’était la goutte d’eau qui… Côté travail, il avait été licencié économique, et était maintenant en préretraite. Il continuait à venir à Avignon et à l’en croire, il faisait toujours partie d’une compagnie. Après tout, c’était le fan club de la troupe…
Tout ce petit monde s’était retrouvé pour la énième fois dans cette ville qui ne vit intensément que trois semaines en juillet. Hyacinthe, Clémence et mon père jouaient un soir sur deux une pièce adaptée d’Alan Benett. Cela leur laissait suffisamment de loisirs pour courir en tous sens, du théâtre du Bourgneuf à celui du Grenier à Sel, en passant par celui des Halles… Ils prolongeaient les repas du midi à l’ombre place des Carmes ou rue des Teinturiers.
Je m’agglutinais à ce groupe quand cela m’arrangeait. J’aurais préféré, c’est du moins ce que je me racontais, me libérer de l’attrait de ce groupe et de l’emprise de mon père, mais je ne parvenais pas à me lier avec d’autres. Les gens de mon âge, pas seulement en Avignon, m’attiraient peu. Ils me décevaient régulièrement. D’ailleurs, je ne paraissais pas les fasciner outre mesure non plus. Avignon, pour les rencontres, c’est un leurre. Les relations qu’on y noue ne sont qu’éphémères. Finalement, elles sont presque à l’identique de celles qu’on peut engager sur une plage ou dans un voyage organisé. C’est merveilleux sur le moment, on s’aime, on se reverra absolument, et c’est oublié dès qu’on est reparti chez soi, dans son quotidien.
Je ne me souviens pas qui avait eu l’idée de cette randonnée dans les gorges de Toulourenc et d’un pique-nique au bord de l’eau. Mais, les théâtreux avaient décidé que ce serait à la fois une partie de campagne et un déjeuner sur l’herbe… Au dernier moment, Marceau, un des fils de Clémence qui passait par là s’était ajouté à la bande et ainsi, dès neuf heures on s’était entassé dans la Peugeot de mon père et la vieille Clio de Clémence. Hugues et Nicole avaient annoncé qu’ils viendraient dans leur Ford mustang.
Vers midi, nous étions garés à l’entrée du village de Veaux, près d’un petit pont et, déguisés en tenue légère, étions prêts à remonter la rivière. Nous mangerions plus tard. Il n’était pas question de se charger l’estomac pour marcher.
Clémence nous avait assurés que cette balade en boucle ne durerait pas plus d’une heure, et qu’il serait bien temps de s’arrêter vers 13 heures. Et que même à 14 heures dans le sud, il était convenable de déjeuner.
Au début, progresser dans l’eau avait été aisé, mais peu à peu les rochers à enjamber avaient ralenti l’avancée du groupe… La plupart du temps, nous avions de l’eau partout jusqu’au cheville, mais à certains passages, l’eau nous arrivait presque jusqu’au cou ! Parfois aussi, les galets et les herbes nous obligeaient à marcher très lentement pour ne pas glisser.
Il y avait également des pentes et des petites cascades et de temps à autre, on touchait à peine le fond.
C’était sans doute beau tous ces rochers gris, cette eau verte métallisée sous le soleil violent du midi. Mais cette pérégrination ne m’amusait pas tant que cela. Je me disais que j’aurais pu rester près des voitures, à l’ombre d’un arbre et lire… au lieu de me préparer des coups de soleil cuisants qui m’empêcheraient de dormir. Je n’ai jamais beaucoup aimé les performances sportives.
Je me rendis compte à un moment donné, que j’étais seule à continuer d’avancer alors que quelques minutes auparavant, mon père était à mes côtés. Peut-être avait-il attendu Nicole et Hugues qui traînaient à l’arrière. Je me retournais pour le chercher des yeux et lui dire de les laisser traîner… car c’était peut-être intentionnel. Maladroit comme il l’était, il risquait de déboucher au moment d’une longue embrassade…
Devant, le reste du groupe avait continué. J’hésitais : les rattraper ou bien rebrousser chemin et retrouver mon père et les amoureux… Refaire en sens inverse ce que je m’étais efforcée de parcourir ne me motivait guère. Je me redis que j’aurais dû rester attendre tout le monde aux voitures en compagnie de Dorothy Parker, ma dernière passion littéraire, dont je dévorais les nouvelles depuis mon arrivée à Avignon.
Et puis, j’aperçus mon père qui arrivait. Seul. Il avait l’air préoccupé. Gêné même. Hugues et Nicole n’étaient pas avec lui. A tous les coups, j’avais pensé juste : il les avait surpris à un moment inopportun. Il leva la tête, me vit et me rejoignit. Je lui lançai amusée : « Qu’as-tu fait de nos tourtereaux ? ». Mon père secoua la tête : « Ne m’en parle pas ! ». Avant même que je puisse le questionner, il ajouta : « Il y a eu un incident, là-bas, là où l’eau est un peu plus haute ». « Quoi donc ?» demandai-je. Il hésitait. J’insistai : « Raconte-moi ».
- Oh, rien de dramatique, mais cela aurait pu l’être, commença-t-il.
- Va jusqu’au bout…
- A un moment, tu sais, on tourne autour d’un gros rocher et l’eau devient un peu agitée et nous arrive presque à la poitrine, enfin, selon la taille qu’on a…
- Et alors ?
- Alors, Nicole a été déstabilisée. Elle a dû glisser et elle a perdu pied. Alors, elle a tenté de se raccrocher, mais elle n’y est pas arrivée.
- Continue…
- Et alors, rien. Elle n’y est pas arrivée… J’ai accouru et j’ai dû la sortir de là. Elle a failli se noyer. Elle a pris une bonne tasse. Et puis, surtout elle a eu peur.
- Mais Hugues ?
- Oui, justement, Hugues, répéta mon père.
- Eh bien oui, Hugues où était-il ? Il a bien dû tenter de la sortir de l’eau avant toi.
- C’est un peu difficile à dire… Hugues était là, à côté d’elle. Bien sûr. C’est naturel. Ils marchaient de toute façon côte à côte.
- Accouche, m’énervai-je
- En fait, sans doute a-t-il été pris de panique, car il n’a pas pu bouger et si je n’étais pas intervenu, eh bien, peut-être que Nicole restait sous l’eau…
- Tu veux dire qu’il n’a pas levé le petit doigt ? J’étais abasourdie.
- Enfin, balbutia mon père, on ne peut pas vraiment dire cela comme ça. Mais bon. Il n’a pas vraiment réagi comme on pouvait penser qu’il allait le faire…
- Et Nicole quand tu l’as sortie, elle devait être furieuse, non ? Elle l’a insulté au moins ?
- Oui, dès qu’elle a repris ses esprits, reconnut mon père. Trop même. Car elle a dramatisé… Elle a dû se croire dans un roman d’Agatha Christie, tenta de plaisanter mon père, qui retrouvait son calme.
- Elle va le quitter. Demain, ils ne seront plus ensemble.
- Non, je ne crois pas qu’elle le quittera. Finalement, moi aussi, en te racontant la scène, j’ai sans doute grossi l’incident. Tu sais bien l’habitude du théâtre…
- Mais enfin, m’écriai-je, tu as bien dit qu’il ne lui avait porté aucun secours.
- Oui, c’est vrai, il est resté comme tétanisé, le regard vide. Mais quelquefois l’angoisse, la panique peut figer un individu, le faire paraître presque indifférent.
- Tu vois, dis-je, tu parlais d’Agatha Christie. Les coupables ont toujours cet air-là.
Mon père se mit à rire : « Allons, arrête, il n’y a pas eu de cadavre »
- Oui, mais cela aurait pu être le cas si tu n’avais pas été là…
- Bon, cela aurait pu en effet être grave, mais c’est tout compte fait banal. Et puis, elle est vivante, non ?
- Banal, éclatai-je, que l’homme de votre vie ne tente pas un geste pour vous sauver…
Mon père me fit signe de me taire. Nicole arrivait. Hugues suivait.
J’observais Nicole. Elle était encore blanche sous le soleil. Rien apparemment n’évoquait ce qui venait de se passer. Même si le temps des tendresses paraissait révolu.
Un peu plus loin, les autres s’étaient arrêtés et nous attendaient : « Qu’est-ce que vous fichiez ? » s’écria Jacques. « Oui, mes trésors, vous traînez. Il va être l’heure des braves. Il est temps de se restaurer, et ainsi de suite, non ? », clama Hyacinthe.
Mon père ne fit aucune allusion à l’incident et nous nous mîmes à avancer tous ensemble. Hugues et Nicole ne s’éloignèrent plus du groupe. Au contraire, je remarquai que Hugues s’était approché de Marceau et s’entretenait de tennis, tandis que Nicole cheminait entre Françoise et Blandine. L’endroit d’où nous étions partis n’était plus très loin. Le retour jusqu’aux voitures me parut morose. Hyacinthe jacassait et cela me fatiguait. Mon père et Jacques devisaient. Je n’entendais qu’à peine leurs propos. A un autre moment, je pris conscience que mon père racontait l’épisode de la « noyade » de Nicole… et de son sauvetage… Tout le monde s’esclaffa… Nicole n’était pas la dernière à rire. Hugues la regardait tendrement. Je restai de marbre.
Lorsque nous fûmes arrivés aux voitures, Jacques déclara que ce n’était pas le tout et qu’il fallait de toute urgence passer à table.
Clémence sortit la nappe (en tissu rouge et blanc, car Clémence avait insisté pour qu’on ait une nappe en tissu…) et l’étala avec application sur l’herbe. On sortit les paniers « en osier, comme dans le temps, ma colombe », mais les glacières venaient de Monoprix… Chacun déballa ses merveilles : un cake aux olives et au jambon, des poissons marinés, deux quiches, une salade de fraises, une tarte aux pommes, des fromages, des toasts garnis de tapenade (« on était dans le midi, non ? »), … Jacques avait déjà débouché le vin et le servait dans des vrais verres qui cassent : « pas question de boire du vin dans du plastoc », avait-il déclaré. « A la vie sauve de Nicole », s’exclama-t-il. Et chacun de lever son verre. Même moi. Et puis tout le monde se mit à manger avec appétit. Je n’avais pas faim. Hugues discourait, à l’aise. Nicole ne paraissait pas avoir traversé la moindre épreuve.
Hyacinthe affublait chacun à tour de rôle d’un « ma colombe », « mon trésor » et dernière nouveauté « mon pigeon ». Cela ne parvenait pas à m’égayer.
Je m’approchais de mon père, le seul interlocuteur que je croyais capable de me comprendre :
« Moi je serais déjà partie », lui dis-je
Il me regarda. Il me parut agacé et me dit froidement : « Ecoute, maintenant, si tu le veux bien, tu arrêtes avec cela. Tu vois bien qu’eux, ils n’en font pas plus état que cela. Passe donc à autre chose…»
Hugues et Nicole, c’était comme les autres, tous ceux que je connaissais : un couple qui n’en était pas un. Le masque était tombé. Chez eux, pourtant, tout paraissait si parfait. Leurs regards complices. Les longues causeries intimes à l’ombre de grands arbres où on n’osait pas les déranger. Finalement ce n’était qu’un jeu. Lorsqu’elle était en danger, il se détournait. J’imaginais mieux. Je croyais avoir vu une autre façon de vivre l’amour. J’avais envie de pleurer.
« Mais qu’ils se séparent donc », murmurai-je. « Qu’ils soient donc vrais ! »
« Mais pourquoi voulez-vous donc qu’ils se séparent, ma colombe ? » m’interrompit Hyacinthe qui se trouvait à mes côtés et m’avait entendu. « C’est un si beau couple. Ils sont encore si jeunes. ».
« Vous savez ce qui s’est passé tout à l’heure ? », lui demandai-je.
« Tous les couples traversent de mauvaises passes, mon trésor. Les incidents, c’est comme au théâtre, il y en a toujours. Et voilà un pauvre jeune premier qui n’a pas eu le beau rôle. Il a joué à contre emploi, c’est tout. Tenez, il a raté son entrée… Il a eu un trou au milieu d’une réplique… mais ce n’est pas une raison pour qu’il ne remonte pas sur scène… Allons, ma colombe, la vie est une comédie et ainsi de suite ».

dimanche 19 juillet 2009

Un après-midi russe

Collectionneuse de cartes postales anciennes et notamment de cartes représentant des femmes (ou fillettes) qui lisent, je laisse parfois courir mon imagination. Cela a donné cet après-midi russe. Bien sûr, en toute humilité, j'ai aussi voulu faire un clin d'oeil à Tchékhov.
La carte photo de cette vieille dame au fond du jardin a été expédiée de Russie. Elle a été achetée en vide-grenier et fait partie comme tant d'autres d'archives familiales disséminées...



Lorsque le repas est achevé et que les domestiques sont à leur tâche, mère aime venir au fond du parc se reposer une heure ou deux sur le banc que lui a installé Igor. Souvent elle lit une revue pieuse en français. Les deux chiens Vanov et Youri l’accompagnent et restent à ses pieds.

Moi, Lioudmila Viktorovna Doulazinova je me retire dans ma chambre.
C’est l’heure où je songe à la France. Paris est, je crois, la seule ville au monde que j’ai envie de rejoindre s’il nous faut partir. Je n’aime pas penser à l’exil, mais c’est plus fort que moi, cette idée resurgit inévitablement dès que je me pose. 1905 est passé par là. Avec tous les désordres que connaît notre Russie, la société reste à la fois immobile et change. L’ennui et la débauche chez les uns s’accommodent du despotisme chez les autres. Malgré le servage aboli depuis presqu’un siècle, le peuple est dans la misère. Et puis nos propriétés terriennes ne donnent plus de quoi vivre à tous... N’avons-nous pas été obligés de nous séparer de la bonne Olga et de notre vieux cocher.
Quant à notre Nicolas II comment peut-il encore gouverner avec cette Douma ?
Depuis l’attentat de la Datcha de Piotr Arkadievitch Stolypine qui coûta la vie à deux de ses enfants, j’ai peur. J’ai peur des terroristes. J’ai peur des fonctionnaires de la police. Je voudrais m’endormir et me réveiller loin d’ici. Tiens, près du lac du Bois de Boulogne où ces dames bien mises donnent à manger aux cygnes.


Il faudra bien quitter notre belle demeure et tout le reste. Nous aurions dû déjà nous y préparer.
Mais Aleksandr ne s’en préoccupe guère. Il refuse même d’aborder la question. Il vaque sur nos terres. Il va. Il vient. Pour autant, « s’il faut quitter notre Russie, allons à Paris », lui dis-je souvent. Il hausse les épaules. Si j’insiste, je le sais, il se rend au cabaret.
Tatiana et Ekaterina, avec l’insouciance de l’adolescence, m’accrochent souvent pour d’autres raisons : « Mamuschka, quand irons-nous donc à Paris ? Il paraît qu’on a joué Madame Butterfly à l’Opéra Comique cet hiver ». Pour elles, Paris, c’est l’amusement, la gaieté, l’art et la culture.
Il est vrai qu’il y a bien longtemps que je ne donne plus de soirées. A quoi bon réunir les notables du coin, qui radotent et ressassent leurs souvenirs ou leurs désillusions. Ivan Gorlanov lorgne mes filles. « Bientôt bonnes à marier », m’a-t-il déclaré dernièrement. « Comme vous y allez, Ivan Sergueïévitch Gorlanov. Lorsque leur temps sera venu, nous serons loin, mon cher. Du moins, je l’espère pour elles». Car je ne leur souhaite pas de vivre ici. Quel serait leur avenir ? Agréer un de ces prétendants de plus de 40 ans, un vieil élégant qui s’entête à croire qu’il n’est jamais trop tard. Ou un de ces diplômés triste, sans emploi ni occupation, un oisif qui ne sait que discutailler philosophie et nouvelles idées. Je n’en veux pas pour mes filles. Je veux qu’elles vivent. Et pas comme moi, encore !

« Liouda, Liouda, où donc es-tu passée ? J’ai une vieille image à envoyer à ma chère amie de France. Elle a eu tant de chagrin ces temps-ci. Je veux lui confirmer son intuition du cœur que j’étais en union de prières avec elle. Tu m’entends Liouda ? »
C’est ma pieuse mère qui revient du fond du parc. 16 heures déjà. L’heure du thé. L’eau du samovar a déjà chanté et elle bruit. L’exil, la guerre, la révolution. Mieux ne vaut ne pas y penser. Pas aujourd’hui. Pour le moment, il est grand temps de tous passer au salon.

samedi 23 mai 2009

Une bonne copine



Joëlle Scécommoi a tout vu, tout rencontré, tout vécu, … mieux que vous et avant vous. Enjouée, humaine, compréhensive, compatissante, elle est prête à bondir dès que vous prenez la parole. Car… elle a eu la grippe, quand vous n’aviez qu’un simple rhume. Elle a été à Agadir l’année où vous commenciez à y penser… Elle a aussi serré la main à Mitterrand lorsque vous peiniez à l’apercevoir dans la foule. Elle a lu et détesté Houellebecq avant que la critique ne le découvre et que vous en ayez entendu parler ! Bien sûr qu’elle a une tendinite, du moyen fessier même, et que sa tension n’est pas ce qu’il faudrait… Qui d’ailleurs pourrait s’en prévaloir. Vous ne placerez pas encore aujourd’hui votre insignifiante cruralgie. Quant à ses insomnies, elle ne vous en parle pas… Enfin, si, justement, elle allait aborder le sujet au moment où vous tentiez de confier combien hier soir vous eûtes du mal à vous endormir !
Joëlle a une multiple famille aux ramifications incroyables. De plus, elle a des voisins qu’elle connaît bien et des amis sans nombre qu’elle fréquente régulièrement. De fait, lorsque votre fils ne rentre pas deux soirs de suite, elle a un neveu, une cousine ou la fille d’une amie qui a fugué il y a deux mois… Quand vous hésitez sur l’achat d’un portable, le petit-fils de son beau-frère a déjà fait le bon choix… Elle vous en rend compte aussitôt. Son frère est au chômage ou va l’être ou l’a été ; sa mère est en maison de retraite comme la vôtre et sa belle-mère a une aide à domicile comme votre tante ; son frère (le petit, car elle en a deux) a divorcé et cela s’est bien passé, contrairement à sa sœur pour qui ce fut une galère pas croyable… En conséquence, comment raconter votre séparation à l’amiable si peu passionnante ?
Néanmoins, dans votre petit groupe, Joëlle Scécommoi vous manifeste une attention pleine d’égards lorsque vous débutez une phrase. Elle paraît toute ouïe. Elle attend l’attaque de votre récit. Mais à la première respiration, à la première pause que vous vous accordez, elle s’insinue promptement : « C’est comme moi », dit-elle avec un air entendu tandis que l’auditoire se tourne vers elle et vous relègue à l’arrière-scène.

vendredi 6 mars 2009

Un Américain à Paris



Au Select, la serveuse m’avait déjà demandé une première fois : « Vous êtes seule ? », au moment où je m’asseyais à une table. Elle était revenue à la charge cinq minutes plus tard : « Vous êtes vraiment seule ou vous attendez quelqu’un ? »
C’est dans des moments pareils que je me rends compte qu’il me manque toujours… Il était ce qu’il était, mais je n’étais pas une femme seule.
Certains de mes amis ont déclaré péremptoirement que c’était une chance pour moi quand Ben m’a fait comprendre qu’il aimerait que je décide qu’on se sépare… Les amis ont soit disant toujours raison pour vous. Mais, moi, j’ai toujours déraisonné. Surtout avec les hommes.
D’ailleurs, ce qu’ils veulent partager avec vous à partir de la quarantaine, c’est le « meilleur », pas le reste. Ben partageait cette idée… Seulement, il m’a laissé le pire et est partie pour le meilleur avec une autre !
Ma dernière folie en date a été de m'asseoir à côté d'un homme à la terrasse de la Rotonde à Montparnasse, à l’angle du boulevard Raspail, juste parce qu’il lui ressemblait ! Il avait peut-être la barbe plus blanche, mais il avait sa carrure, les mêmes lunettes qui lui descendaient sur le nez, un air intellectuel flou et puis surtout... il devait être Américain. Je l’ai senti tout de suite. J’avais envie qu’il le soit.
Et pourtant comme il avait été fou de moi… au début.
- C’est le démon de midi, m’avait dit Ben, pour expliquer sa passion.
- le quoi ? avais-je demandé.
- la Bible explique que c’est le désir sexuel qui s’empare des hommes vers le milieu de leur vie.
- Et ça s’arrête à midi cinq alors ? avais-je rétorqué.
- Avec toi, le lendemain, midi revient... avait-il susurré.
J’avais trouvé cela si merveilleux… Seulement le temps n’est plus ce qu’il était et la pendule s’était arrêté à midi moins cinq.
— Si tu trouves l’homme idéal, t’as qu’à l’empailler et le mettre en cage…, m’a toujours dit Victor, un vieux copain.
Je me suis assise donc à une table qui me permettait de l’observer sans en avoir l’air. Comme moi, il attendait le garçon. Il ne m’a prêté aucune attention.
Il l’a hélé à plusieurs reprises. Lorsque le serveur est venu, l’inconnu a commandé une salade paysanne et un café allongé d'eau chaude. J’ai bien reconnu alors cet accent outre-atlantique. Mieux, il y avait en filigrane dans cette voix un peu efféminée comme une nuance d'excuse à ne parler qu'imparfaitement le français. Comme le faisait Ben. Le garçon m’a alors demandé ce que je voulais. Il a répété deux fois sa question. A haute voix, j’ai commandé un coca. L’inconnu n’a toujours pas sourcillé. Il regardait distrait les passants. Une fois le garçon revenu, avec la commande, il a déployé un dossier sur la table ronde, après avoir méticuleusement replacé ici la tasse de café et le petit pot d'eau, plus à droite la copieuse salade de brasserie. J’ai jeté un coup d’œil sur les feuilles manuscrites. Il s'agissait d'un texte en anglais. Je l’aurais parié. Il s’est mis à le corriger consciencieusement d'une petite écriture fine... très proche de celle de Ben.
Je me suis approchée un peu pour voir. J’ai — je crois — relevé une allusion à Sartre.
Il n’a pas daigné un instant relever la tête. Pourtant il aurait dû remarquer que je m’intéressais à lui. Il avait pourtant l’air curieux et dévisageait certaines personnes, lorsqu’il quittait un instant ses corrections.
Moi, il m’ignorait complètement. Cela m’a paru être un signe de plus que Ben ne reviendrait plus jamais et resterait là-bas en Amérique, ce pays que j’avais toujours détesté avant de le connaître.
Derrière moi, je débusquais un autre touriste. Ce devait être un jeune Portugais qui devisait avec une femme assise à une autre table. J’ai entendu qu'il critiquait les Américains et leur impérialisme au Brésil, vantait les attitudes françaises et déplorait la pollution mondiale. J’ai entendu qu’il invitait la femme à dîner. Elle déclina, retenue, dit-elle par un engagement... Plan foireux, avait-elle dû penser…
Pendant ce temps, l'Américain à Paris dînait avec appétit. Il enfourchettait sa frisée avec difficulté à l'aide d’un morceau de pain de campagne. Il s'aida à différentes reprises de ses doigts. Il avait la main fine, comme un pianiste, ce qui rendait incongrue cette façon de manger un peu rustre. Il laissa sur le bord de son assiette le jaune de l'œuf, le gras du jambon cru et les lardons. Il faisait attention à ce qu’il mangeait. Pour un Américain, c’était atypique. « Du cholestérol déjà ? », ai-je pensé. Puis apparemment satisfait, il s’est essuyé longuement les lèvres qu'il avait visiblement minces sous les poils de la barbe et reprit son dossier. Désespérant.
Les pires, ce sont ceux qui vous déclarent les yeux humides : « je n’aime pas faire souffrir ». Ceux-là vous pouvez en être sûrs, ils vous feront pleurer à en crever. Les hommes sont nos meilleurs ennemis, m’a déclaré un jour ma secrétaire…
Quand je me suis levée, il n’a pas eu un regard vers moi.
J’étais soulagée de voir Suzanne qui me cherchait près du kiosque à journaux où l’on avait rendez-vous, son Monde à la main. Je me suis sentie pleine de gratitude car j’ai pu quitter ce café dignement pour la rejoindre. Et il pouvait bien maintenant me découvrir et me suivre des yeux, j’étais de dos et ne m’en rendrais pas compte…

vendredi 13 février 2009

Albert Leliseur



Monsieur Albert Leliseur ne peut être qu’un intellectuel puisqu’il s’adonne d’abord et avant tout à la lecture systématique du Monde. Pas un instant ne peut être perdu pour cette immense tâche. Mais cela ne s’arrête pas là : à la moindre pause dans son existence, Albert Leliseur … s’empare d’une revue (peu importe laquelle), d’un roman, d’un ouvrage savant ou même d’une bande dessinée !
Dès le saut du lit, en mettant ses chaussettes, le voilà qui a saisi le supplément du Monde. Et il continuera en prenant son thé du matin ou en faisant ses besoins quotidiens.
Quelle que soit sa destination, lorsqu’il sort, Albert Leliseur emporte quelque chose à lire. Car dans le métro, même pour trois stations, il pourra tout de même, survoler la une, passer en revue les titres et pourquoi pas absorber un ou deux paragraphes, voire digérer un édito ou un billet d’humeur.
Au théâtre, avant que le rideau ne se lève ou au cinéma, avant que la lumière ne s’éteigne, Albert Leliseur a le nez dans les textes. Tenez avant dîner, il a bien le temps de parcourir le sommaire de cette brochure… Et si à table il se retient, c’est que madame est là. Heureusement les infos à la télévision ou à France Culture meubleront ces instants.
Avant de dormir, inutile de le préciser, il a trois bouquins au moins à sa disposition et une pile de magazines à son chevet. Lorsque le sommeil le prendra, il éparpillera toute cette littérature à terre.
Si la lecture intégrale des articles de presse est pour lui incontournable, celle des autres ouvrages s’apparente à un picoré de poulet de basse cour : voyons ces quelques pages, le mot de la fin, l’avant-dernier chapitre, l’introduction et puis, au petit bonheur la chance, ici ou là…
Manie, frénésie de la connaissance, crainte du vide ? Albert Leliseur ne prendra pas le temps de s’interroger, car à peine a-t-il évoqué la question qu’il est à nouveau en train de zoomer ou zapper sur le site d’un journal en ligne…

lundi 9 février 2009

Gourmandises

Ma grand-mère Georgette était une gourmande. Nous allions souvent jusqu’à la rue Ordener en face du square Clignancourt les jeudis de printemps pour qu’elle puisse à la Banquise, glacier réputé, déguster un café liégeois. Alexandre, mon grand-père, sirotait une boisson (une citronnade ?) et refusait de prendre une glace en s’écriant « Mais manges-en donc toi, puisque tu les aimes tant ! ». Grâce au ciel, j’héritais d’un sorbet à la fraise : je restais pantoise devant le glacier lorsque de sa spatule, il redressait dans la coupe en inox mon sorbet le faisant ressembler à un voilier rose sur une mer rose…



Dans la boulangerie du 54 rue Doudeauville, chez les descendants des Maigné, tous les dimanches, ma grand-mère envoyait mon grand-père acheter des « Paris-Brest », son dessert préféré à elle ! J’ai encore, comme Marcel sa madeleine, le goût délicieux de la crème praliné mousseuse entre deux pâtes à choux, saupoudrées de pralin et de sucre glace qui laissait des traces sur les lèvres et jusqu’au « museau », disait mon grand-père…

En revanche, le jeudi, ma grand-mère avait décidé une fois pour toutes que je raffolais des chaussons aux pommes… Et à goûter, puisque je n’avais pas osé la décevoir, je mangeais jusqu’à l’écœurement cette viennoiserie souvent encore tiède, bourrée de compote trop sucrée qui me dégoulinait sur les mains et me poissait les doigts... Combien de fois, ai-je eu une envie pressante à l’heure du goûter et n’ai-je jeté par bribes cette pâtisserie ? Aujourd’hui encore, je garde un sentiment coupable pour ces morceaux sur lesquels je tirais subrepticement et rapidement la chasse d’eau…