jeudi 16 octobre 2008

La confiture de cynorrhodons, conte d'automne

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La vieille femme s’était levée tôt et les attendait depuis. Cependant, quand les trois voitures émergèrent du brouillard et qu'ils envahirent son univers dans un fracas de portières claquées, de rires d'enfants, de retrouvailles bruyantes, de cris stridents, elle se demanda si elle avait vraiment souhaité leur venue.
Dès le début de l’après-midi, les hommes demandèrent : « Quel est le programme ? ».
— Je pensais que nous pourrions faire de la confiture de cynorrhodons, dit-elle d'une voix douce. Novembre est l'époque rêvée... juste quand les premières gelées sont venues.
— Qu'est-ce que c'est que cette bestiole ? s'esclaffèrent-ils.
— C'est un mets de sorcière ? demanda Gil, en tirant la vieille femme par son gilet.
Les femmes de leur côté se réjouirent : on était venu pour prendre l’air. Cela ferait du bien aux gosses.
Ils n’eurent pas à choisir de direction. La femme les entraîna d’office le long des chemins montants qui bordaient la forêt derrière la maison et qui conduisaient vers la colline aux sangliers. Depuis peu la forêt avait progressivement pris ses teintes d'automne, révélant ses longues boucles fauves de femme. Seul ici ou là, un arbre était resté vert. Dans une semaine, les feuilles seraient toutes à terre.
Elle dirigeait sans un mot le groupe. A un moment donné, elle stoppa net et leur désigna les fourrés d'églantiers où leurs mains s'écorchèrent dès qu'ils commencèrent à cueillir ce petit fruit oblongue, vermillon, luisant, justement appelé cynorrhodon. Ils avaient beau tous cueillir, couper, arracher, détacher, encore cueillir et recommencer, la femme leur répétait : « Il n'y en a pas encore suffisamment... » Alors, elle les emmena sur d'autres chemins creux en plein champs où là encore ils reprirent la cueillette. Puis le long de la route qui menait aux ruines du vieux château... puis sur celle qui allait au village... puis sur celle qu'on nommait la voie des lièvres... puis... puis... Bien évidemment, plus personne ne manifestait d'entrain. La promenade n'en était plus une : les enfants se laissaient pousser-tirer en maugréant et pleurnichant, les hommes rêvaient de l'heure de l'apéritif, et les femmes tout en criaillant et s'agaçant sur leur marmaille s'inquiétaient d'un dîner qui ne serait jamais prêt. La vieille femme allait d'un pas tranquille et sûr, cueillant inlassablement les fruits rouges, ne sentant apparemment pas les griffures des épines. Parfois, elle tirait à elle le panier de l’un ou de l’autre, secouait la tête et on repartait.
Alors que plus personne n’y croyait, subitement, après un dernier coup d'oeil aux contenus des paniers d'osier, elle décréta : « Nous en avons assez ». L'atmosphère s'en trouva ragaillardie et ils rentrèrent d'un bon pas vers la demeure morvandelle.
Une soupe de légumes était sur le feu. Viandes et fromages attendaient disposés sur des plats en grès. Quelqu’un avait dû passer durant leur absence. Le repas du soir était achevé depuis un moment, la vaisselle essuyée et pour la veillée, des projets de jeux, de lecture, d'ouvrages de dames, de conversations sérieuses d'hommes s'annonçaient. Mais la femme s'écria : « Au travail ! Pas de temps à perdre, vous partez demain soir et nous n'aurons pas trop de cette soirée pour la première étape... ».
Elle distribua à chacun des adultes un petit couteau pointu et d'un geste leur montra ce qu'elle attendait d'eux : couper l'extrémité marron du fruit, l'ouvrir en deux et d'un grattage deux à trois fois répété extraire les graines et poils contenus dans les deux moitiés du fruit ouvert. « Ces petits cils semblables à ceux des yeux d'un enfant blond sont redoutables, ajouta-t-elle. Je vous conseille de remonter vos manches jusqu'aux coudes, de ne pas vous frotter les yeux, ni d’essuyer vos mains n'importe où. Sinon, démangeaisons, picotements, voire brûlures seront votre lot et pour un bon moment ». Les hommes ricanèrent. Les femmes retroussèrent leurs manches, tandis que les enfants battirent des mains à l'idée du poil à gratter...
Une heure après, chacun se plaignait de crampes dans les pouces, trouvaient ces irritations insupportables, s'interrogeaient régulièrement sur la nécessité de continuer en déclarant que peut-être on en avait trop ramassé. La vieille femme, sourde aux discours, continuait : elle coupait, ouvrait, évidait, grattait, indifférente au brouhaha contestataire qui l'entourait. Sa ténacité qu'aucun quolibet n'atteignait, les empêchait de tout plaquer là.
Elle gardait les yeux baissés sur sa tâche et Gil qui s'en était subrepticement approché lui demanda à voix basse : « Dis, à quoi tu penses quand tu fais ça ? ».
Le lendemain matin, ils furent réveillés par le bruit d'une eau courante et le tintement de casseroles. Lorsqu'ils descendirent dans la cuisine, les uns derrière les autres, elle était déjà là : l'eau du robinet coulait sur une partie des fruits en passoire sur l'évier tandis que d'autres trempaient dans des saladiers de faïence. A l'aide d'une curieuse écumoire, elle enlevait les derniers poils flottant à la surface de l'eau. Ils prirent leur petit déjeuner dans un coin de la cuisine, de peur de la déranger et prêts aussi à s'éclipser dès la dernière goutte avalée.
— votre café fini, dit-elle, j'aurai besoin de bras pour tourner les moulins.
— quels moulins ? demandèrent-ils.
Leur question n’obtint aucune réponse. Ils aperçurent alors sur la cuisinière de fonte des marmites dans lesquelles mijotaient d'autres fruits encore, qui dégageaient quand on s'en approchait une odeur étrange de tomates trop mûres, une odeur douceâtre et sucrée, légèrement écœurante.
— Vous mettrez d'abord une grosse grille dans ce moulin à légumes et vous passerez les fruits ; puis vous changerez et mettrez la grille moyenne ; enfin, vous recommencerez encore une fois avec la petite grille fine que voilà.
— On dirait l'histoire des trois ours, remarqua Gil.
La matinée s'écoula ainsi à passer et repasser les fruits dès qu'ils avaient ramolli dans leur première cuisson.
Le déjeuner terminé, on s'apprêtait à un après-midi paresseux. C'était sans compter avec la vieille.
— Nous arrivons au bout de nos peines, leur dit-elle.
« Allez me chercher au grenier les bassines de cuivre suspendues et apportez-les donc », précisa- t-elle en se tournant vers les hommes. « Pesez bien le sucre et les fruits », intima-t-elle aux femmes. Elle les fit ensuite mêler délicatement sucre et purée de fruits. La marmelade rougeâtre, un peu répugnante, qui exhalait toujours une odeur suave de bouillie, s'épaississait peu à peu dans les bassines. « Qui veut tourner ? », demanda-t-elle, tendant à ceux qui l'entouraient de longues spatules de bois ; ça attache facilement, il faudra tourner tout le temps de la cuisson. Attention aussi, ça gicle et ça brûle ! »
Ils étaient plantés là chacun devant son récipient, touillant, agitant ce magma informe qui évoquait de la lave de volcan en éruption.
Grand maître des cérémonies, elle vérifiait que l'on remuait convenablement, que l'on pensait à écumer. Les femmes avaient nettoyé, lavé, ébouillanté des pots de verre, récupération de bocaux à moutarde, cornichons ou légumes, et les enfants, eux, s'appliquaient à recopier sur des étiquettes ce mot semé d'embûches « CYNORRHODON ». Gil, appliqué, se mordillant la langue, y ajoutait dans le coin supérieur gauche de l’étiquette un dessin symbolisant l'églantier.
A la minute précise qu'elle seule pouvait probablement déterminer, elle décréta : « c'est bon, la cuisson est achevée ».
Ils ne purent s'empêcher d'exprimer leur soulagement par des étirements, bâillements appuyés, mimiques, boutades, … Les rires étaient nerveux. Et l'instant d'après, ils ne purent pas non plus s'empêcher d'admirer la femme qui, d'une louchette assurée, remplissait à un centimètre du bord tous ces pots alignés sans que rien ne débordât ou dégoulinât.
Le soir venu, la longue table de bois de la cuisine était devenue encombrée de pots. La confiture refroidissait. Cela les obligea pour leur dernier repas en commun à dîner rapidement, tassés les uns sur les autres, au fin fond de la pièce. Ils ne tardèrent pas à faire leurs adieux, mais avant durent charger les pots dans les voitures.
— Bonne route et soyez prudents, leur murmura-t-elle, avec une sorte de tendresse retenue. — Vous nous donnez tous ces pots ? Vous en êtes sûrs ? Vous n'en gardez même pas un ? s'écrièrent-ils.
Elle secoua la tête, imperturbable. Un petit sourire narquois cependant passa fugitivement sur ses lèvres quand, insistant, Gil lui demanda :
— Vous n'avez donc personne d’autre à qui en offrir ?

mercredi 8 octobre 2008

“Mon père, ce héros au sourire si doux”, etc.




Henri-Jean s’était installé au milieu d’elles deux.
C’était un homme à femmes. De la plus belle espèce, selon sa fille. Ses frasques duraient depuis trente ans. L’âge n’avait aucune prise. Juliette trouvait ça plutôt drôle. Pauline, moins. A l’entrée de la salle, elle lui avait glissé : “méfie-toi, mon père est redoutable dans l’obscurité !” Juliette avait ricané et lâché un “penses-tu” mi figue mi raisin.
Pour l’heure, il avait soigneusement plié son blouson de cuir sur ses genoux et après un bref sourire, s’était confortablement installé au fond de son siège. Rien à redire.
D’ailleurs, depuis que la lumière s’était éteinte, il était impassible. Sagement enfoncé dans son fauteuil. Quant à elle, elle était soigneusement immobile. Sur ses gardes.
Sans doute, sur l’accoudoir avait-il posé son bras proche du sien, si proche qu’il effleurait son propre bras. Elle en sentait la chaleur se dégager. Elle retint son souffle, mais volontairement ne bougea pas, de peur qu’il ne se méprenne sur ce mouvement. Cette présence était peut-être simplement aléatoire. Elle appela ses souvenirs à la rescousse. Quand elle allait au cinéma avec Jean-François ou Rodolphe, où mettaient-ils donc leur bras ? Elle n’y avait jamais prêté attention.
Elle jeta un regard furtif à l’homme, sans déplacer son bras. Il semblait suivre le film. Normalement. Elle se demanda quand même s’il l’avait fait exprès ou non. Délibérément, elle décida de bouger son bras de quelques millimètres, puis de le replacer dans sa position initiale. Elle voulait savoir. C’était si discret ce frôlement de leurs deux bras que ce pourrait être immédiatement l’occasion d’un “pardon, excuse-moi”. Il ne broncha pas.
C’était agréable cette proximité tout compte fait. Un peu troublant.
Elle eut l’intuition qu’il ressentait la même chose qu’elle, voire qu’il se rendait compte que ce voisinage ne lui déplaisait pas. En même temps, elle s’interdit de fabuler de cette façon. C’était ridicule. Ce n’était qu’un bras contre le sien. Cependant, ni lui, ni elle n’esquivait l’attouchement. Ce contact en devenait presque crispé, électrique. Pas si naturel qu’elle ne l’aurait cru au premier abord. Ou bien fantasmait-elle ? Le visage de Henri-Jean était détendu et serein. Mais subitement, elle prit peu à peu conscience qu’il lui transmettait des messages ; elle ressentait comme une tension du muscle de ce bras contre le sien. C’était imperceptible. Elle ferma les yeux pour se concentrer sur cette sensation qu’elle hésitait à interpréter. Elle eut confirmation de ce qu’elle avait deviné : ce bras contre le sien palpitait. Elle vacilla intérieurement. Il gardait ses yeux fixés sur l’écran mais presque aussitôt, lentement, il remua son bras comme pour le désengourdir. Une angoisse la traversa qui accompagnait le vide laissé à son côté. Croyait-il qu’elle avait mis son bras là exprès ? Le retirait-il définitivement ? Ses joues la brûlaient. Mais, en fait elle se racontait une histoire car elle savait la retombée imminente de ce bras contre le sien. C’est ce qui se produisit. Ce geste anodin lui confirma une progression inéluctable vers une rencontre.
Elle imagina cette main qui pendait là dans le vide glisser vers la sienne. Elle supputa la distance qui séparait leurs deux mains : dix centimètres peut-être.
Elle essaya de relâcher sa vigilance mais ne put se dérober à l’idée fixe qu’il allait oser. Sûrement. Sans doute ses tressaillements l’encourageaient-il. Avait-il néanmoins une autre pensée que celle de l’approcher ? Il était encore temps pour elle de se dérober et de sauver les apparences, de retirer brusquement son bras et de le mettre à l’abri. Elle tardait à se décider. Il restait impénatrable. Sa respiration semblait régulière. Elle soupira. Comme en écho, il remua sensiblement sa main et elle compta maintenant moins de dix centimètres. Leurs bras se frôlèrent. Elle avait le cœur en chamade. Il éprouvait probablement son émoi tandis qu’elle entendait ses hésitations. Mais, à son avis, il ne désarmais pas. Il guettait un moment propice. Il suffirait de peu de choses désormais pour qu’il franchisse l’espace rétréci.
Lorsque sa main s’abattit soudain sur la sienne, ce fut comme un soulagement partagé. Il la regarda à l’instant avec un sourire doux, avant de tourner de nouveau la tête vers l’écran, comme si rien ne s’était passé.
Alors le manège de la main commença. Les doigts de l’homme esquissaient une ronde, redessinaient un à un chacun de ses doigts, puis s’arrondissaient dans sa paume. Ils s’attardaient sur les coussinets des extrémités de son pouce ou de son index et renouvelaient leurs pressions autour de sa main. La main s’écartait alentour et venait resserrer son étreinte. Avec légèreté, elle redoublait de douceur au creux du poignet, là où la peau est tendre. Il lui communiquait lentement le désir d’une plus grande intimité. Ce va-et-vient était incessant et insistant. La main entière de l’homme venait se joindre à la sienne brièvement, puis reprenait ses affleurements comme une onde fugitive pour étreindre et frôler à nouveau.
Du revers de ses doigts, il caressa un instant le dessus de sa cuisse puis il en abandonna l’idée pour reprendre, sans hâte et tendrement, sa balade.
Le moindre remuement était attentif. Le déplacement était soutenu et délicat.
Au bout d’un moment, elle s’adapta aux circonvolutions de l’homme et se mit à son tour à lui caresser la main jusqu’à ce que leurs gestes soient à l’unisson, sans tremblement aucun. Parfois, leurs doigts se croisaient et prenaient du repos. Elle percevait alors le frémissement de son compagnon et elle inclinait un tantinet la tête vers son épaule, comme pour lui confirmer leur trouble.
Lorsque la lumière les surprit, ils se regardèrent comme étonnés. Elle se rappela que Pauline avait été à la droite de son père durant toute la séance. Celle-ci avait le regard dur, presque inamical d’une enfant injustement prise à témoin. Juliette sut immédiatement qu’il fallait en rester là et que cette aventure n’aurait été que du cinéma.