dimanche 6 avril 2008

Nocturne

Ecrite à peu près à la même époque que la nouvelle précédente, cette nouvelle s'essaie au style dit "Nouveau Roman".
C'est l'errance d'un homme et d'une femme, dans une ville, la nuit. On ne saura jamais pourquoi ils en parcourent les rues ni pourquoi ils sont ensemble. Le sont-ils d'ailleurs ?


C'était simplement un long bassin ovale rempli d'eau. De chaque côté, un animal de pierre crachait par la gueule un mince jet. Dans la nuit, cela faisait un bruit uniforme et monocorde se répétant sans cesse. Parfois, si on écoutait attentivement, on pouvait croire que ce bruit décroissait puis reprenait d'intensité, mais c'était la force de l'attention qui donnait cette impression. En réalité, le clapotis était égal à lui-même, sans interruption ou répit, monotone.
L'homme et la femme étaient debout à une proche distance l'un de l'autre, regardant le bassin. L'homme venait de faire remarquer à la femme les deux animaux qui se faisaient face — une tortue et une grenouille.

Rien de moins que banal dans cette scène : un homme et une femme debout devant un bassin en pleine nuit dans une ville à la fois de moyenne et sans importance.
L'homme était probablement en compagnie de cette femme puisqu'il venait de lui adresser la parole et qu'elle lui avait répondu quelque chose. L'avait-il tutoyée ou non ? Ce n'était pas un couple, et pourtant à cette heure-ci dans cette ville déserte, ils semblaient bien ensemble dans un cheminement nocturne qui échappait au sens.
La ville était éclairée, bien éclairée même. Les bâtiments assez insignifiants, voire plutôt laids pour la plupart, de cinq étages au plus, malgré l'heure tardive, exhibaient leurs longues fenêtres étroites allumées.
Ce n'était pas, du moins à cet endroit-là, une belle ville. Ils n'étaient sûrement pas au centre ville, mais ils n'étaient pas non plus là où les villes prennent des airs de banlieue. On apercevait de loin en loin des ronds-points qui s'étoilaient en avenues régulières, semblables. Il y avait bien aussi quelques arbres, mais ils semblaient plantés là dans un désordre inutile et sans charme. C'était une ville dépourvue de poésie.
L'homme lui-même était quelconque, petit, un peu trop mince. Quant à la femme, les épaules légèrement rentrées, elle avait le teint terne et les yeux cernés.
On ne leur donnait pas d'âge. La quarantaine peut-être.
Leur tenue ne révélait pas grand chose : banale, inconsistante, sans dénoter quoi que ce soit — certainement pas en tous les cas une misère, même cachée ou un malheur même retenu. Rien de recherché, rien de négligé.
Ils étaient maintenant assis sur le rebord du bassin. L'homme regardait au loin, dans le vague plutôt, les yeux légèrement plissés, une cigarette aux lèvres, les deux mains posées bien à plat sur le bord. La femme était assise, le torse légèrement basculé en arrière, comme si elle avait voulu se laisser aller.
Au loin, au coin d'une des rues qui aboutissait à cette place, s'avançaient en gesticulant trois individus : ils s'arrêtaient, repartaient, piétinaient, progressaient de nouveau. On n'entendait pas d'ici ce qu'ils disaient, mais à mesure qu'ils s'approchaient, on se rendait bien compte que leurs échanges étaient contradictoires et agités.
Le trio — deux hommes et une femme — était maintenant à quelques mètres de notre couple et poursuivait leurs diatribes. Les deux hommes avaient visiblement bu. Ils étaient mal assurés sur leurs jambes, d'autant que la femme avait passé un bras sous le bras de l'un, et son autre bras autour du cou de l'autre. Cela participait sans doute à les faire chanceler un peu plus. Mais ils retrouvaient étonnamment leur équilibre après chaque trébuchement.
Lorsque leurs propos devinrent audibles, il était clair qu'ils se disputaient à propos d'une plante verte qui dépérissait faute de soins. Ils mêlaient à leurs récriminations le désir de posséder cette femme qui s'évertuait à répéter "Non, pas les deux, ça je ne fais pas". Ils parlaient aussi simultanément du boulot qu'ils avaient eu et qu'ils auraient s'ils le voulaient, de l'argent et de la fatigue de vivre.
Ils continuèrent leur pérégrination sans s'attarder, indifférents au couple près du bassin (les avaient-ils vus d'ailleurs ?) et s'éloignèrent petit à petit, continuant leurs débats jusqu'à devenir trois silhouettes difficilement discernables, puis disparues.
La femme se leva brusquement :
— On marche un peu ? demanda-t-elle.
— Si tu veux, répondit-il.
Elle partit la première ; l'homme la suivit sans hâte.
— Je n'aimais pas ces gens, dit-elle, ils m'effrayaient.
L'homme l'avait écoutée attentivement, puis il avait souri, étonné et bienveillant à la fois.
Ils quittèrent la place et partirent par l'une des rues qui y débouchaient. Ils allèrent par là plutôt que par ici. Rien n'indiquait cependant que cette direction fut choisie délibérément par l'un ou l'autre. C'était, aurait-on dit, par hasard, tacitement.
Par instant, l'homme semblait sautiller en marchant, tel un gamin qui rentre de l'école jusqu'à chez lui : inéluctablement, mais prenant plaisir au chemin qu'il a à parcourir, un gamin qui a le temps de s'en retourner...
A d'autres moments, il paraissait danser et sifflotait. Quelques pas plus loin, il fredonnait.
La femme, muette, suivait ou précédait l'homme selon les cas.
L'homme stoppa soudainement devant une imposante masse métallique arrondie et interrompit d'un geste le cheminement de la femme.
Il s'était arrêté devant un conteneur vert, troué pour permettre le passage des bouteilles de verre vides.
— Ferme les yeux maintenant, lui dit-il, et imagine qu'à l'intérieur de cette grosse boîte à conserves, grouillent le long des parois des bêtes monstrueuses aux mille têtes, mi-serpents, mi-salamandres, aux yeux saillants, gueules béantes. Regarde bien et écoute : on voit leurs dents qui claquent et grincent d'ici. Tu les entends non ?
Il s'interrompit un moment et reprit : "Ouvre vite les yeux maintenant et mets ta main dans ce trou... si tu le peux", ajouta-t-il en riant.
La femme le regarda. On ne savait pas si elle marchait dans le jeu ou non, car elle considérait l'homme de biais, la tête légèrement penchée. Etait-elle amusée, légèrement moqueuse, interrogative, agacée ?
La rue qu'ils suivaient depuis un moment débouchait sur un grand espace le long duquel se dressait un imposant bâtiment de verre et de métal — pavillon Baltard de toc — complètement éclairé, complètement désert aussi.
Ils longèrent sur le trottoir d'en face ce grand bâtiment devant lequel s'étendait un vaste parking encombré.
— La vieille gare désaffectée, dit-elle, c'est rétro, non ?
— C'est surtout laid, affirma-t-il.
— Je ne trouve pas, dit-elle.
— Evidemment, tu n'y connais rien. Je te dis que c'est franchement laid, renchérit-il. En disant cela, il n'était ni agressif, ni suffisant. Il ne le pensait peut-être pas non plus, mais semblait prendre un certain plaisir à lui faire sentir une divergence entre eux qui était de toute façon sans intérêt.

Aimes-tu la nuit ?, lui demanda-t-il abruptement. Il ne la laissa pas répondre et enchaîna "Où les finissais-tu quand tu avais 20 ans ?".
Elle haussa les épaules, mais il n'y prenait pas garde et poursuivait son idée : "Etais-tu de celles qui les finissaient dans un vieux bar enfumé des Halles ou du Quartier Latin, au milieu des discussions qui refaisaient le monde, tandis qu'un trompettiste s'éclatait... ?"
Elle secoua la tête visiblement peu intéressée par les questionnements de l'homme. Les mots avec lesquels elle aurait pu peut-être lui répondre ne lui venaient pas. Et on pouvait se demander si l'homme ne parlait pas de ses propres nuits cherchant auprès de sa compagne une confirmation de son passé.
Les rues par lesquelles ils passaient se ressemblaient toutes : insignifiantes.
Brutalement, comme lassée de cette marche, la femme lâcha :
— On rentre ? Je suis fatiguée et j'ai sommeil. Par où y va-t-on ?
A sa requête, il obliqua subitement par une petite rue sombre. Il savait bien apparemment où ils se trouvaient. Cette rue était toute aussi déserte que celles qu'ils avaient jusqu'à présent empruntées, mais plus plaisantes.
Les porches s'y succédaient, massifs, majestueux même, laissant deviner par leur entrebâillement de vastes cours, parfois arborées, toutes pavées inégalement.
L'homme, à chaque nouvelle porte cochère tournait la tête pour tenter d'en saisir quelque image à engranger. La femme imitait son mouvement comme pour vérifier ce que l'homme pouvait y trouver.
Une musique insidieusement envahit la rue et surprit leur attention.
Cette musique, orientale, provenait d'un établissement sur rue, violemment illuminé. Ils s'approchèrent de la devanture. C'était un restaurant turc ou grec. A l'intérieur sur la gauche, il ne restait qu'un couple attablé, se faisant vis-à-vis, les yeux dans les yeux ; ils semblaient, en tenant leur verre, échanger du regard la nuit à venir.
L'homme et la femme figés derrière la vitre avaient l'air désintéressé, tout en scrutant l'intérieur de la salle :
— Ce doit être turc, dit-elle.
— Ou plutôt grec, la reprit-il.
— Pourquoi pas greco-truc ? dit-elle voulant lui tenir tête.
Ils ne décollaient pas de la devanture. On aurait pu croire qu'ils hésitaient à y entrer pour dîner, qu'ils consultaient là une hypothétique carte. Mais ils avaient déjà dîné. Ils s'attardaient pourtant.
— D'où vient ce bruit de fontaine ?, demanda l'homme.
La femme d'un mouvement de tête lui désigna en contrebas de la vitrine une vasque creusée à même le sol, décorée de mosaïques bigarrées que l'homme n'avait pas vue.
Il hocha la tête et ils repartirent, comme à regret.
L'homme prit sur sa gauche une rue semblable à celle qu'ils venaient de quitter. La femme légèrement en arrière s'était arrêtée sur le trottoir devant un immeuble de quatre étages et elle fixait une fenêtre au troisième étage, faiblement éclairée dont jaillissaient des voix.
Un rideau carmin battait devant cette fenêtre, agité par quelque courant d'air et le bruit des voix se répandait dans la rue : c'était un enfant qui se plaignait à un adulte — un homme sans doute — conversation interminable dont on ne saisissait pas bien le sens.
— C'est la télé, dit l'homme à la femme, comme si elle avait eu besoin une fois de plus d'être rassurée ou simplement informée.
— Je sais, dit-elle.
S'était-elle immobilisée pour cette intimité qui vibrait là-haut, cette apparence de dialogue, peut-être un téléfilm désolant ou bien s'était-elle arrêtée seulement pour que cette marche s'étire encore un peu et que la désillusion proche soit repoussée dans l'espace et le temps ?
Ils repartirent.
Un chantier (abandonné ?) entouré incomplètement d'une barricade terminait la rue où ils marchaient l'un devant l'autre.
De temps en temps, l'homme marchait devant, du pas de quelqu'un qui sait où il va sans pour cela être pressé d'y arriver. La femme à ces moments-là semblait traîner derrière ; elle s'arrêtait, appelait l'homme pour lui faire part de quelque chose. L'homme interrompait volontiers sa marche, se retournait, revenait quelquefois sur ses pas et repartait aussitôt de son pas d'homme qui sait les destinations.
A d'autres moments, c'était la femme qui menait la marche, comme si elle avait enfin décidé ou su à son tour où ils allaient. L'homme à ce moment suivait à quelques pas derrière d'un pas jumeau, s'accommodant de bon gré du choix de la femme.

Ils remontèrent enfin la rue qui les ramenait au point prévu de leur errance. C'était une rue si maussade qu'on pouvait penser longer l'arrière d'immeubles, plutôt que des façades, une rue désagréable avec ses rares enseignes éteintes, hostile même. Ils en franchirent les derniers mètres de la même façon et se séparèrent, dérisoires, sans un mot de trop.
Dans le petit hall, l'horloge au cadran éclairé marquait l'heure indue de cette nuit-là. Et dans cet endroit défait, les minutes bernées seraient sans doute lentes à passer de la nuit au jour.