samedi 8 mars 2008

Betty Joly

Le 8 mars, c'est la journée des femmes. Je vous propose donc une histoire un peu plus longue où deux femmes vont se croiser. En fait, cela se passe un dimanche matin. Ce jour-là...

...Betty Joly effectuait une promenade au square des Epinettes dans le 17ème arrondissement.
C’est pourquoi ce dimanche de juin, orageux, juste avant midi, Mélaine la vit lentement passer. Mélaine s’était assise sur un banc, après avoir acheté des fruits, avenue de Saint-Ouen et hésitait à retourner déjà chez elle rue Championnet. Personne ne l'y attendait. Son regard flottait entre les pelouses. Les autres bancs étaient occupés par d’autres solitaires plongés dans leurs pensées. Et soudainement, sans raison, ses yeux avaient glissé sur le sable gris à quelques mètres devant elle. Elle l’avait vue alors déboucher de sa démarche cahotante, presque handicapée. Elle n’avait pas pris conscience tout de suite de ce qu’elle apercevait… Une tortue. Une tortue mi verte, mi jaunâtre d’une quinzaine de centimètres de long, se dandinant, traînant comme on dit sa carapace. Etonnée, Mélaine ne put s'empêcher de penser à Joël. il lui aurait certainement dit : « Quelle plaie cette maison à emporter partout ; s’il fallait faire de même…». La bête en tout cas allait tranquille, vers un but d’elle seule connu. Mélaine la suivait des yeux, fascinée. Que faisait donc cette tortue, seule dans ce jardin public ?
Ce n’est que peu à peu qu’elle perçut une voix de femme marmonner « Tu ne pourras pas dire que je ne t’ai pas sortie aujourd’hui ! Hein ! Tu en profites bien dis donc ». Relevant la tête, Mélaine découvrit une vieille femme, vêtue avec soin, endimanchée, qui trottinait de biais derrière la tortue. Elle tenait d’une main un sac en plastique et de l’autre un mini transistor réglé qui crachotait les paroles indistinctes d'une radio périphérique. De temps à autre, la femme s’asseyait sur un bord de pelouse, attendant mélancolique que l’animal reprenne de l’avance ou la rattrape.
A un moment donné, la vieille femme s’assit sur un bout de banc, tripota le sac en plastique, fouilla dedans et en sortit victorieuse quelques feuilles de salade et une endive. Elle les brandit en direction de la tortue, comme pour l’attirer vers elle, puis déposa le tout par terre. La tortue ne se fit pas prier, rappliqua à son rythme et se mit à dévorer ce déjeuner sur l’herbe.
Puis, subitement détachée du sort de la tortue, la femme se mit à écouter sa radio. « Et blablabla, et blablabla », discourait-elle, en faisant des moulinets de son bras libre dans l’espace chauffé de ce milieu de journée.
A l’extrémité du banc, une autre femme autour de la soixantaine lisait, indifférente aux gesticulations de la vieille, une revue féminine. Un peu plus loin, un Maghrébin, sans doute à la retraite, la tête appuyée sur le revers de la main, semblait songer, peut-être à son pays ou à ses anciens copains de boulot, à une épouse évanouie ou à son estomac qui faisait des siennes.
Un peu plus loin encore, sur une autre pelouse, un jeune couple, bien comme il faut, s’entêtait à déposer un nourrisson de quelques semaines dans les bras d’une fillette de 3-4 ans, dont le sourire forcé se transforma en rire avant de se figer enfin pour satisfaire à la photo du père et aux futurs souvenirs de la mère.
Mélaine avait balayé du regard tous ces gens, mais elle était aimantée par cette femme et la tortue. Celle-ci s’appelait « Betty Joly ». Enfin, c’est ainsi que la vieille lui adressait la parole. « Tu te régales, hein Betty Joly. Tu auras eu un sacré repas, non ? Profite, ma belle ! Profite ! O, n'a pas tous les jours 20 ans». En prononçant ses mots, la femme présenta le côté gauche de son visage au soleil et Mélaine s’aperçut, effarée, que toute la peau en était boursouflée, rose vif, malade… comme un psoriasis géant qui se serait développé et aurait enflé récemment. Et de profil, la femme ressemblait tout compte fait à sa tortue. Mélaine se sentit mal à l’aise devant ce mimétisme. Elle chercha autour d’elle quelqu’un avec qui partager, ne serait-ce qu’un instant, son désarroi. Mais comme on approchait de 13 h, la famille heureuse était partie, la lectrice et le vieil arabe, eux aussi avaient disparu.


Photo empruntée au blog : vinsurvin.blog.20minutes.fr

Mélaine était seule, non loin de la femme à la tortue dont la radio continuait de grésiller. La vieille avait fermé les yeux et balançait sa tête de gauche à droite, ayant oublié pour un temps sa bestiole. Il semblait même qu’elle fredonnait l’air d’une chanson connue. Du Trenet peut-être…
Mélaine ressentit alors sa solitude et toutes les autres qui traînaient dans ce jardin, et au-delà dans les rues, et aussi à l’intérieur de ces petits appartements du quartier Guy Moquet. Elle-même, depuis le départ de Joël, attendait les dimanches avec cette résignation qui caractérise ceux accoutumés à ne vivre qu’avec eux-mêmes. La femme, quant à elle, venait à nouveau de se lever. Elle avait récupéré sa tortue qu’elle tenait distraitement dans l’une de ses mains, et s’éloignait lentement en boitillant légèrement vers la grille d’entrée.
Mélaine crut un moment qu’elle s’était retournée et qu'elle avait entrevu un vrai visage d’écailles et un bec corné.
Elle courut vers la femme afin de s’en assurer et de se rassurer. Elle l’interpella : « Madame, Madame ! ». La vieille s’arrêta. Mélaine aussi à quelques pas derrière elle. « Qu’y a-t-il donc ? » demanda la femme sans se retourner.
Mélaine bafouilla : « Rien, non rien. Enfin… oui… c’était la tortue, je la trouve très… très sympathique... »
« Ma Betty Joly, n’est pas une tortue.» éructa-t-elle. «Elle n’a que l’apparence de l’animal. En vérité, c’est ma fille ». Et elle continua sa route en psalmodiant « Ma Betty Joly n’est pas une tortue… ». Mélaine resta immobile un moment, puis reprit le chemin de chez elle, où l'attendait un reste de viande froide et quelques tomates. Et sans doute restait-il aussi des yaourts au frigo.

2 commentaires:

labrador1 a dit…

Bonsoir Ombellule,

Hé bé, c'est pas très gai.
Tu devais avoir le moral dans les tallons en écrivant ça.
Je te propose plutôt de lire les aventures de la tortue Caroline dans Boule et Bill.
La vie est trop belle et trop courte pour broyer du noir.
Amicalement.

André

ombellule a dit…

En fait, aussi incroyable cela puisse paraître, cette femme avec la tortue existe... Evidemment le nom de la tortue et les divagations sur cette femme et l'humeur de Mélaine sont pure imagination...
Je n'étais pas si morose que cela le jour où je la vis... Mais sans doute lorsque j'ai écrit le texte quelques mois plus tarde, ce devait être un jour " sans " !!