mardi 25 mars 2008

Enfance

Nous oublions souvent comment nous percevions le monde des adultes lorsque nous étions enfants. Nous croyons qu'il n'est pas lisible. Et pourtant, comme Aurélien, beaucoup d'entre eux ressentent ce qui se déroule sous leurs yeux et que nous croyons leur cacher.



Derrière la haie de lauriers, l'enfant assis en tailleur considérait d'un œil oblique sa mère allongée sur une chaise longue. Il faisait inlassablement passer un petit caillou d'une main dans l'autre.
Trente-cinq ans environ, la mère, dans sa chaise longue, avait les yeux mi-clos, mais elle ne sommeillait pas, consciente de la présence de l'enfant et de temps à autre, elle lançait :
- Va donc jouer, Aurélien. Rejoins ton frère qui s'amuse avec les petits Douchet.
Mais Aurélien secouait la tête et restait assis, tranquille, à quelques mètres d'elle à l'ombre du tilleul poursuivant le va-et-vient de son caillou d'une main à l'autre. Le silence se réinstallait juste troublé par les bourdonnements rituels des guêpes rôdant autour de la table du jardin, dans la chaleur des après-midi de juillet. Un léger vent soulevait les pages du livre d’Anaïs Nin que la femme avait posé sur ses genoux.
Au loin, on entendait un groupe d'enfants crier et rire. Aurélien y reconnaissait la voix de son frère Justin. Il regarda sa mère. Il la trouvait belle
Elle avait, lui semblait-il, depuis quelques temps, jours, semaines, une nonchalance inhabituelle. Elle prenait de plus en plus le temps de s'asseoir. Elle était bien là et cependant, l'enfant ressentait un vide quand elle le regardait, lui ou son frère, et même son père. A cause de ce regard absenté, il se sentait prêt à lutter contre quelque monstre ou dragon sorti d'un conte, ces contes qu'elle leur racontait quand ils étaient plus petits, Justin et lui.
Souvent aussi, elle détournait les yeux et les expédiait brusquement loin d'elle, quand ce n'était pas elle-même qui s'éloignait avec cette célérité féminine qui fascinait le petit garçon.
Il y a peu de temps encore, elle s’enfuyait fréquemment dans sa petite voiture bleue stationnée près du portail et disparaissait en un tour de roues... Vers quelle destination ? Vers quels paysages ? Vers quels lieux ? Vers quels visages ?
Aurélien inventait ses errances. Elle traversait des champs, des forêts, des bourgs, des champs et des forêts de nouveau. Elle contournait un lac, passait une rivière peut-être, pénétrait un village fortifié... Aurélien l’imaginait débarquant dans un domaine étrange peuplé d'êtres fabuleux. En chemin, elle y rencontrait un extraterrestre incarnant les forces du mal ou plutôt un prince séduisant caressant une licorne. Et que faisait donc son père pendant ce temps-là ? Où était-il donc alors qu'on l'attendait au combat ? A ses rosiers, comme d'habitude, ou au potager, tandis que sa mère était sous un charme maléfique ou qu'elle se consumait aux portes du terrible château des mystères. Il la voyait tambouriner à la grande porte d'entrée cloutée, prisonnière (involontaire ?) des hautes murailles.
Il la voyait aller, venir, partir, revenir, dans un continuel renoncement. Il la voyait repousser un repas que lui servait un gnome, sur une longue table sculptée au milieu de la salle la plus ornée du palais, une salle immense aux bibliothèques et rayonnages saturés de livres anciens et manuscrits rares. Il distinguait des torchères au mur, pourquoi pas une vieille armure dans un coin, des têtes d'animaux sauvages ici ou là cloués, une maquette de voilier poussiéreux et un pirate empaillé. Aurélien salivait tout autant à la vue sur la table des feuilletés aux fraises débordant de crème fouettée qu'à celle des milliers de volumes qu'il apercevait et de ces attributs d'aventures traversées en rêve.
Un homme - le prince - était assis au fond de cette pièce. Il était sombre, ne disant traître mot.
Puis il se mettait à parler et sa mère de répondre. Aurélien entendait leur dialogue.

- Vous vous posez des questions légitimes, Belle Hélène.
Sa mère s’appelait Elisabeth, mais Aurélien la rebaptisait de ce prénom d’Hélène, qu’il affectionnait.
- Notre amitié a trop de résonance pour moi,
répondait Hélène. Je dois partir.
- Je vous en prie, réfléchissez
, insistait l’homme. Peut-être peut-on simplement attendre...
Troublée, mais têtue, la Belle Hélène refusait. Le prince se prenait la tête entre les mains et laissait s'attarder ses longs doigts fins lentement le long de ses paupières comme si la réalité lui était insoutenable et qu'ainsi il tentait de la faire glisser loin de lui. L'une de ses jambes tressautait incessamment.
Sa mère se taisait. Elle ne bougeait pas et cependant Aurélien superposait l'image d'une tourterelle que son père avait piégée un jour et qui battait des ailes dans un dernier effort inutile.
Le prince ressemblait à un bouquiniste de la rue Pierre Levée qu'Aurélien avait un jour entrevu alors que sa mère recherchait pour un ami une vieille édition du Tour de France de deux enfants. Mais Aurélien n'en avait pas conscience et s'en serait étonné si quelqu'un lui avait fait remarquer. Il avait revêtu son personnage d'un costume moyenâgeux avec une coiffe brillante de grand chambellan qui contrastait fortement avec une épée des temps futurs.
Aurélien variait parfois les versions de son histoire. Par exemple, Hélène pouvait devenir insolente et provocante : elle couvrait l'homme de ses attentions et c'était lui qui reculait et fuyait, menaçait de partir et se réfugiait dans la plus haute tour d'où Aurélien lui faisait s'écrier sur un ton mélodramatique :: "N’insistez pas, Hélène, je suis redevable et promis à une princesse et vous êtes l'épouse d’un empereur à qui vous avez donné un fils..."
Mais sans conteste, le meilleur épisode était celui où sa mère, au bord des larmes (il ne voulait surtout pas qu'elle pleure, il ne supportait pas de la voir pleurer), s'éloignait enfin de cet individu, invoquant son fils Aurélien qui l’attendait (Justin était parfois associé, mais ce n'était la plupart du temps pas nécessaire...) Aurélien ruminait cet épisode inlassablement, ajoutait ou retranchait de nouveaux éléments romanesques : un ciel orageux pesant sur le château, des chauve-souris voletant au tour du donjon, une buse planant ou le regard vert menaçant d'une autre femme à l'opulente chevelure rousse qui apparaissait aux détours d'un chemin de ronde.
Il n'osait jamais lui faire quitter définitivement ce prince afin de pouvoir à nouveau à loisir alimenter une suite et des rebondissements à cette histoire. Confusément, il sentait également qu'il n'en avait pas tout à fait le droit...
Quand sa mère réapparaissait de l'aventure folle qu'il lui avait fait vivre et qu'il l'observait à la dérobée, il se demandait quelles pensées secrètes l'habitaient maintenant. Comment avait-elle pu s'échapper d'une telle histoire et retrouver le chemin de la maison ? Quelle magie avait permis qu'elle ne s'égare pas et soit de retour parmi eux ? Car il ne transparaissait rien des équipées maternelles dans la vie quotidienne : elle souriait à Justin qui faisait le pitre en bout de table, interrogeait son père sur les récoltes, s'inquiétait de ses devoirs de vacances et téléphonait à grand'mère.
Aurélien plusieurs fois avait tenté d'évoquer un château, un prince et les péripéties d’une prisonnière, mais sa mère l'avait écouté avec son attention ordinaire. Il avait été très impressionné de constater comme elle savait déguiser ses émotions : son visage était resté à chaque fois indifférent à son récit. Il avait juste remarqué – voulait-il croire - une imperceptible crispation de la lèvre inférieure et un léger plissement de l’œil droit -celui qu'elle clignait toujours quand elle réfléchissait ou qu'elle vous prenait en faute.
Il réitérait donc à chacune de ses absences ses histoires magiques et ressuscitait inlassablement son prince.
Un après-midi cependant, elle rentra d'une plus longue absence et son visage parut si défait à l'enfant qu'il lui évoqua on ne sait quelle douloureuse épreuve ou souffrance, une souffrance qui aurait perdu de son acuité, mais en aurait laissé trace.
"Etait-ce un prince qui la transformait ainsi?" s'interrogea-t-il "ou avait-elle payé une quittance à un enchanteur désenchanté croisé à l'orée d'un bois ? Ou bien avait-elle dû passer un compromis avec une magicienne rivale et triomphante ? Ou encore à quelle désillusion le lutin fou de la forêt l'avait-il menée ?
", car les voies de son imaginaire renfermait tant d'êtres inattendus et malfaisants, contradictoires ou charmeurs, qu'Aurélien n'avait pas de réponses à ses délires. Pourtant, il pressentit qu'il était temps pour lui de mettre un terme aux légendes qu'il se racontait.
Et ce même soir, quand sa mère l'embrassa dans son lit, lui passant la main sur le front et entre les cheveux, réitérant son coutumier "Dors bien, chéri, à demain", il fut sûr de sentir l'effleurer, comme un souffle, l'absence d'une tendresse d'homme ou le deuil secret d'un désir.
A l'ombre du tilleul, accroupi, alignant des petits cailloux, l'enfant par en dessous
regarde sa mère. Un coq s'époumone. Le ciel bleu les cerne de tout côté. Elle s'est assoupie et il n'ose pas bouger. Le même livre inachevé offre ses pages au léger vent qui les agite.

vendredi 21 mars 2008

L’occasion fait-elle le bon larron ?

Une brève poésie douce-amère pour le week-end... cela vous reposera des longs textes !
J'essaierai de vous proposer quelque chose de plus conséquent en fin de week-end.



Tel un oiseau de passage
qui se paye un détour et se pose avant le retour
en douce.

Tel un voyageur sans bagages
qui s’autorise une étape et prend quelque repos
en fraude.

Je te vois venir dans mes parages
pour quelque partage.

Je suis la bonne auberge
l’hôtesse aux mains ouvertes
dont le pouce à ton front espace les ravages du temps
un moment
et s’engage à t’éviter le naufrage
après l'escale.

Pourquoi se dire au revoir ?
A quoi bon la tentation d’une histoire ?
Aucun gage. Ce n’est plus de notre âge.
Pas de mots. Même en marge

Je reprends d’autres entourages
tu as tourné la page
Je redeviens sage et volage
...même si c’est moi qui reste en cage

mardi 18 mars 2008

La rencontre de Muriel

Cette nouvelle est délibérément désuette. L'histoire se déroule avant que le téléphone portable vienne bouleverser nos habitudes. Nous sommes au temps du minitel : pas encore d'internet ! C'est dire que cela ne parlera qu'à des "anciens" ! Mais c'est tout de même une aventure qui pourrait s'actualiser avec les nouveaux modes de communication. Peut-être l'écrirai-je alors à nouveau...

Collection de l'auteur
Acte I
Beaucoup de gens prennent leurs malheurs au sérieux. Ce n'était pas le cas de Muriel. Pour la bonne raison qu'elle ne s'en reconnaissait aucun.
Sa vie s'était écoulée régulière. Ses parents étaient toujours en vie et en bonne santé. Son emploi n'était pas menacé et elle était contente de son modeste deux-pièces tout confort au deuxième étage d'une cour tranquille du 14ème arrondissement, appartement qu'elle avait acheté presque comptant il y a deux ans.
En réalité, elle ne distinguait pas non plus de grands bonheurs dans son existence. Peut-être en y réfléchissant, qu’elle s'y dénicherait quelques petites joies : un thé brûlant un soir d’hiver en rentrant chez elle, après avoir musé à la Grande Epicerie du Bon Marché. La lecture de quelque billet d'humeur de Claude Sarraute dans Le Monde ; ou même cette sensation de bien-être lorsqu'elle se couchait tardivement, après une journée de travail bien remplie et après s’être passée un coton imbibé de lait de bébé sur le visage.
A quarante et un an, elle commençait néanmoins, par moments, à s'ennuyer. Fonder un foyer n'était plus à l'ordre du jour. D'ailleurs cela ne l'avait jamais vraiment tenté. C'était synonyme d'enfants criards et turbulents qui ne voulaient jamais dormir en même temps que vous, de corvées ménagères et d’un mari devenant rapidement taciturne, ou pire qui avait des copains… Elle savait ce qu’elle disait : elle entendait ses collègues au bureau. Elle remerciait ses parents, enfants uniques, de n'avoir eu qu'elle, afin de qu'elle n'ait pas non plus à subir ce qu'on appelle «une grande famille» avec ce que cela comporte de cousins-cousines, de fêtes, de cadeaux de circonstances, d'enterrements inattendus, mais obligatoires, sans parler des mariages où on fait semblant de s’amuser et où on boit trop. Certes, il est de bon ton de se féliciter d’avoir une famille, mais secrètement, elle était ravie que la sienne soit réduite à peau de chagrin !
Ceci étant, elle n'aurait pas refusé une histoire d'amour. Mais là... Que nenni. Question de circonstances peut-être ? Elle avait d'abord misé sur ses études, puis s'était acharnée sur son travail de documentaliste pour atteindre un poste à responsabilité dans son entreprise. Ensuite, il y avait eu les économies à prioriser pour acheter cet appartement. Et puis, elle l’avait aménagé avec soin. Il fallait voir comme il était douillet et raffiné aussi. Le temps avait donc filé entre son activité professionnelle, ses cours de chants, des vacances organisées un peu partout dans le monde, une soirée ou deux par mois avec Denise, une amie de lycée et les soins à son chat Orphéon.
Allongée sur son lit, Muriel se concentrait sur ce dimanche qui commençait. Habituellement, après une toilette rapide, elle aurait déjà été au marché. Mais aujourd'hui, elle mettait de l'ordre dans ses idées. Rencontrer quelqu'un la turlupinait particulièrement depuis que Denise avait rencontré Léonardo. Certes, un immigré gambien en situation précaire n'était pas ce qu'elle souhaitait pour elle-même, mais malgré tout, pour Denise, c'était une très belle histoire...
Pour sa part, Muriel se serait plutôt vue plutôt avec un dentiste ou un libraire, voire un professeur de musique. Le hautbois avait toujours suscité son admiration.
Elle se rendait compte qu'elle butait sur un obstacle essentiel : où et comment rencontrer un homme qui vous convienne ! Elle pensait honnêtement qu'un certain nombre d'hommes pouvaient lui être destinés. Parallèlement, n’étant pas idiote, elle se rendait compte qu'avec sa vie « rangée », elle ne fréquentait aucun lieu susceptible de lui en faire rencontrer. Car il était clair qu’elle n'était pas femme non plus à se laisser aborder n'importe où !

Acte II
Pourtant, un jour qu’elle faisait une queue interminable à la Poste pour retourner un colis aux Trois Suisses (un chemisier, qui faisait des poches sous les bras et qu’elle ne pouvait pas envisager un instant de porter), elle répondit à un sourire d’homme. Comme ils durent attendre une demi heure avant d’atteindre le guichet, ils échangèrent quelques mots. L’homme était jovial et donnait confiance. Un peu rond., mais toutefois bien de sa personne.
Il lui dit qu'il s'appelait Hubert. Cela fait chic, pensa-t-elle. «Hubert et Muriel», cela ne sonnait pas mal du tout. Elle ne comprit pas très bien s'il vendait, importait ou réparait des calculatrices. Mais il gagnait très correctement sa vie à ce qu'il déclarait. Il n'eut pas l'air de relever qu'elle avait elle aussi une «bonne place» et il lui proposa presque distraitement de «prendre un pot» ou de «manger un morceau» un de ces soirs...
Elle accepta de dîner avec lui dans la semaine. Il la rappela à son travail un jour avant pour lui confirmer leur rendez-vous et lui indiquer l'adresse d’un restaurant près de l’Opéra où il l'attendrait à 20 heures. «Je serai là sans doute avant vous, lui précisa-t-il. Je travaille à côté.» Lorsque la soirée en question arriva, elle avait passé tous les jours qui précédaient à se forcer à penser à autre chose. Mais maintenant, c'était là, il fallait y aller. Et d'abord choisir comment s'habiller.
Muriel avait hésité : un tailleur ? Trop strict. Une robe ? Trop avenant. Elle avait en fin de compte enfilé une jupe noire ample et un chemisier de soie crème. Elle avait aussi opté pour le collier de perles fines que sa mère lui avait offert pour ses quarante ans.
Elle essaya ensuite un béret de velours noir à fleurs vives. Cela faisait démodé, presque «tapisserie». Son amie Denise lui avait déjà dit une fois... Qu'importe, elle se sentait à l'aise avec ce couvre-chef. Elle le mit.
Elle passa dans la salle de bains pour la séance de maquillage. Elle dut s'y reprendre à plusieurs fois. Elle se maquillait rarement. Trop c'était trop, mais pas assez laissait transparaître son teint brouillé. Quant à ses yeux, un vrai calvaire ! Elle ne parvenait pas à camoufler ses cernes. De plus, cela la piquait. Elle dérapait avec le crayon. Elle finirait par se crever un œil dans ces conditions-là ! Le manque d'habitudes... La dernière fois qu'elle s'était maquillée, c'était pour une fête de fin d'année chez Denise. Elle se figea, prenant subitement conscience de son visage dans la glace. Tout ce fatras pour un homme ! N'était-ce pas juste ridicule ? OK ! Un homme l'avait invitée à dîner. Bravo ! C'était assez rare pour qu'elle s'en félicite. On était bien d'accord. M'enfin en même temps, pas suffisamment pour s'exciter comme cela. C'était plutôt banal et ce n'était en rien le signe d'un début de commencement.

Acte III
Assis en face d'elle dans le compartiment du métro, un homme s'agitait. Muriel l'observait à la dérobée pour s'éviter de penser à son rendez-vous.
L'homme sortit une, deux, trois... une dizaine de montres qu'il soupesa et contempla longuement une à une. Puis, il écouta ensuite chacune d'entre elles. Enfin, il les mit à l'heure, à leur heure. C'est-à-dire pour que chacune d'entre elles indique son heure propre : 4 h 15 - 16 h 33 - 12 h 30, etc. A la station de métro des Halles, il les rempocha toutes brusquement et descendit au moment où les portes du métro se refermaient.
Muriel soupira. Que de fous ! Un moment, elle frissonna en se demandant si cet Hubert ne pourrait pas être...
Elle descendit à la station Quatre-septembre et trouva rapidement le restaurant que Hubert lui avait indiqué. C'était une sorte de bar à vin. Quelques couples dînaient, mais l'essentiel de la clientèle, des hommes, était au comptoir, devant des verres-ballon bien remplis. Certes, ils semblaient être civilisés (peut-être des courtiers), mais tout de même, elle n'aurait jamais osé y mettre les pieds sans être sûre d'y être attendue. Heureusement Hubert était là. Il se leva aussitôt pour l'accueillir.
Il était certainement un habitué de la maison car le patron l'interpella presque aussitôt pour lui annoncer qu'on le demandait au téléphone. Il s’excusa et se dirigea vers le fond de la salle. Il resta absent cinq à dix minutes.
Entretemps le patron l’avait installée à une table sur laquelle il déposa une bougie «pour l'ambiance», souligna-t-il. Hubert revint. Elle remarqua que le menu ne proposait que des plats roboratifs. Elle se décida finalement comme lui pour une andouillette «cinq A». Tant pis pour sa ligne. Il demanda aussi un Saint-Amour. En prenant la commande, le patron signala à Hubert qu’un appel l’attendait au bar. Il sembla à Muriel qu’il avait eu un clin d’œil égrillard. Mais elle n’en était pas tout à fait sûre.
En fin de compte, ce manège recommença encore deux fois de suite à intervalles rapprochés. On l’appelait au téléphone, le patron lui faisait un signe et Hubert se levait et y allait…
A son quatrième retour, elle constata qu'il revenait joyeux et animé, en tout cas avec l'air d'un homme satisfait de lui. Depuis son deuxième déplacement, il ne s'était même plus excusé en quittant la table. Il était rassis maintenant et lui demandait comme à chaque fois qu’il revenait : «De quoi parlions-nous au juste ?». Elle finit par s'agacer dans son for intérieur. «N'avait-il donc pas le téléphone chez lui ?». «Etait-il obligé de traiter ses affaires ce soir alors qu'il l'avait invitée ?» Mais avant même qu’elle ne puisse l’interroger, il était déjà debout et reparti pour la cinquième fois… Lorsqu'il revint, elle n'y tint plus et le questionna. Que se passait-il ? Qu'est-ce qui le faisait courir comme ça ? C’était quoi ces coups de fil incessants ? Avait-il des difficultés, un problème ? Pouvait-elle faire quelque chose ?
Il la rassura d'un geste ample de la main, presque de seigneur. Non, du tout, du tout, la rassura-t-il. Il avait simplement passé une annonce sur minitel pour rencontrer une femme, la quarantaine environ, ni plus ni moins. Mais, ajouta-t-il, comme il s'était engagé à dîner avec elle ce soir-là, il s'était domicilié, si on peut dire, au restaurant et en avait donné le numéro. Le patron était un ami. «Cela ne l'aura pas dérangé», affirma-t-il.

dimanche 16 mars 2008

L’homme d’Avignon

J'ai été longtemps une fervente participante du festival d'Avignon. Je ne connaissais de la ville provençale que sa période estivale où se bousculent gens de théâtre, spectateurs, touristes de passage... Les habitants ont du mal à se frayer un passage. Bref, s'y presse une foule qui ne cesse de parcourir la ville en tout sens, à toute heure. Ils ne s'arrêtent un moment que pour s'affaler à une terrasse d'un des multiples cafés de la ville pour y discourir, grignoter un peu et regarder les autres s'agiter. Peu d'aires de repos, de calme et de silence... C'est la règle du jeu. Et un plaisir aussi pour quelques jours. Une ambiance à nulle autre pareille.
Et puis, il n'y a pas très longtemps, revenant de Barcelone, je m'y arrêtai avant le retour du printemps...

Avignon, l'été, en période de festival


Avignon au sortir de l’hiver. A la tombée de la nuit. Un dimanche soir. Quelques touristes bruyants autour du Palais des papes et puis, plus rien. Des rues quasi désertes que trouble parfois une moto qui tourne en vrombissant. Une portière de voiture qui claque, un couple revient de week-end et décharge rapidement ses bagages.
La rue des Teinturiers si agitée l’été en temps de festival, vide, presque sordide. Une vieille femme, une pelle pleine de terre à la main, rempote une jardinière. Elle arrête un instant son ouvrage pour me regarder passer. Un homme seul ? Inconnu du voisinage… Cela intrigue. A proximité, un chat. Mais oui, un chat. Comme dans toutes les rues abandonnées. Immobile sur le capot d’une camionnette. Lui aussi me dévisage, hautain. Les cafés, les salons de thé, les « shops » de fringues sont clos. Certaines boutiques sont même muselées à l’aide de planches en bois. Ce sont celles qui, en juillet, ouvrent des arrière-salles inconfortables, minuscules, brûlantes où s’exhibent de jeunes troupes, plus ou moins talentueuses. Au loin, j’aperçois deux restaurants faiblement éclairés qui s’entêtent à exister. A la Tarasque, trois très jeunes filles tiennent boutique et proposent quelques plats, pseudo biologiques, pseudo exotiques. Une soupe brûlante de légumes anciens, un civet de lapin aux agrumes avec basmati, une compote acidulée. Cela m’ira. J’y entre.
Déjà assis, un couple exemplaire et leurs deux enfants — une fille-un garçon, le choix du roi disait ma grand-mère — dînent calmement. Le père explique en pédagogue les étoiles du ciel. La mère est attentive. La fillette est sage comme une image et le gamin babille et fait l’intéressant à propos d’un manga. J’observe l’homme et la femme. Ils sont encore jeunes. Ils sont encore beaux. Ils échangent de temps à autre des regards complices. « Comme nous avons fait de beaux enfants ! Comme ils sont vifs ! Comme ils sont intelligents ! Comme nous les aimons et comme nous nous aimons… ».
Les retrouverai-je dans quelques temps, leurs bambins devenus ados insatisfaits et grincheux ? Le couple aura-il alors d’autres regards — absents, frustrés, déçus, toujours heureux ?
Ce moment inoubliable et quelques autres encore auront-ils su prolonger cette vie à deux mieux que je n’ai su le faire. Peut-être l’homme continuera-t-il ses misérables discours à une progéniture indifférente ou auprès d’autres enfants conçus depuis. A moins qu’il ne réalise mon rêve inavoué et s’adresse à une femme-fleur rencontrée à la bibliothèque municipale ou au théâtre... Je l’imagine toute extasiée du savoir de l’homme mûr. Et sa femme (mon ex ?) se pâmera peut-être en ce temps lointain devant un autre bellâtre qui, lui, n’entendra rien aux étoiles. Et ce sera tant mieux, se murmurera-t-elle.
Avignon, l’hiver, ne donne de spectacles que dans l’intimité de salles repliées sur elles-mêmes. Pas de scène, pas de public pour les apprécier et en applaudir les interprètes. Enfin si, un homme solitaire de passage et sans but, qui a oublié son journal dans sa chambre d’hôtel.

vendredi 14 mars 2008

Portes ouvertes à la Goutte-d’Or : l'homme d'art

Lors des portes ouvertes d'artistes, que ce soit à la Goutte-d'Or, à Belleville ou ailleurs, l'occasion est donnée de rencontrer les artistes eux-mêmes, disponibles ces jours-là à expliciter leurs oeuvres... Voilà l'origine de ce court texte.

Assis en tailleur dans le hall de l'immeuble, galerie d'un soir, il s'expliquait :
— C'était une tôle. J'avais découpé des formes pour un tabouret ou une table. Peu importe, c'est pas l'histoire. Et j'ai replié cette tôle rouillée pour la porter aux poubelles. Et là, j'ai eu l'éclair, le choc, j'ai dit : n'y touche plus, Paul, n'y touche
plus. J'y ai plus touché. J'ai juste coulé le socle et l'ai soudée dessus. Eh voilà l'œuvre... Phénoménal, non ?
Il reprit :
— Là, cet arbre, enfin ce bout de tronc.

Il désignait un rondin partiellement fendu obliquement qui laissait apparaître le cœur du bois proprement dit.
— Le hasard... Tout est hasard dans l'art... Tiens, ça, un copain me l'a fait traîner, m'a obligé de le rapporter. Et puis un jour, pourquoi donc, j'en coupe un bout. Et c'est encore le choc, l'extase. J'y touche plus que je dis. C'était trop beau, trop, cette tranche d'arbre !
Il dégoisa encore un moment sur les hasards, les rencontres, les croisements autour d'une racine, d'une branche morte, d'un tronc éclaté, d'un tiroir vide ou d'une tige de plexiglas...


Artiste en possession des faveurs d'un public de passage, il s'exhibait, émerveillé de ses productions.
Il discourait ce naïf grisonnant pour qui l'art était partout, prêt et brut, attendant le regard, celui du clair voyant qui saurait le déceler et en l'exposant dessiller des regards jusqu'alors aveugles. Il était médium visionnaire, nous étions privés du sens de la vue.

lundi 10 mars 2008

Chez Bachir

C'est devenu banal dans les restaurants de voir des vendeurs ambulants proposer une rose ou encore du jasmin aux clients attablés. Une vieille femme c'est plus rare. Mais, cela arrive. Si l'on en croit les cartes postales anciennes, il existait déjà des fleuristes ambulantes. La carte ci-dessous est de mars 1901. Le texte évoque aussi la vilaine grippe qui sévissait à l'époque...



Elle s'était approchée pour nous proposer ses fleurs qu'elle tenait pelotonnées contre elle. De l'autre main, elle trimbalait un sac jaune plein à craquer, retenu par une ficelle. Nous refusâmes d'un signe, occupés que nous étions à nous regarder.
« C'est parce que je suis v
ieille que vous ne m'achetez pas de fleurs ? » demanda-t-elle résignée et sans geindre. « A une jeune, vous auriez acheté, je suis sûre ? », insista-t-elle en secouant pensivement la tête.
Je la regardai alors et vis un joli visage ridé, rond et plat qu'enserrait un fichu gris. Les pommettes étaient hautes et colorées. Ses yeux, qu'elle avait petits et bridés, de couleur indistincte, luisaient malignement.
Basile la regarda à son tour.
Elle nous dévisagea l'un après l'autre, puis lâcha doctement :
« Oui, l'amour, c'est à tout âge. Même au mien, faut encor’ faire attention à c’te débâcle. Toujours se méfier que ça ne revienne pas sans crier gare. C'est peut-êt’ bon d'aimer, mais c'est toujours dangereux."
Je ris et l’interrogeai :
« Croyez-vous donc que je risque beaucoup avec cet homme-là ? »
Elle parut prendre ma question au sérieux, recula d'un pas et examina Basile longuement. Basile avait revêtu son air doux et gêné que j'aime et se laissait faire. Un doigt sur ses lèvres, elle me questionna :
« C'est un Français ?" et elle ajouta avant que je ne réponde : « Vous le fréquentez depuis longtemps ? »
« A vrai dire, non. En fait, je ne le connais pas trop... », lui répondis-je amusée.
«L’est Espagnol, peut-être », lâcha-t-elle, en toisant, dubitative, mon compagnon.
Basile murmura qu'il était italo-grec, enfin de loin...
A cette révélation, la femme s'illumina. Elle sourit. Elle dit qu'elle aussi venait de loin, de très loin même, de Mongolie pour tout dire. Puis, sans dire un mot de plus, elle s'éloigna soudain sans que me laisser le temps de sortir quelques pièces pour lui acheter ses fleurs. « Je n’en saurais donc pas plus », confiai-je à Basile.
Nous la revîmes un peu plus tard quand nous quittâmes restaurant. Elle était debout, immobile, dans son long imperméable bleu délavé, résistant au vent, ses roses contre la poitrine.

Mais elle ne nous reconnut pas quand nous passâmes près d'elle et Basile m'entraînait déjà vers la voiture
.

samedi 8 mars 2008

Betty Joly

Le 8 mars, c'est la journée des femmes. Je vous propose donc une histoire un peu plus longue où deux femmes vont se croiser. En fait, cela se passe un dimanche matin. Ce jour-là...

...Betty Joly effectuait une promenade au square des Epinettes dans le 17ème arrondissement.
C’est pourquoi ce dimanche de juin, orageux, juste avant midi, Mélaine la vit lentement passer. Mélaine s’était assise sur un banc, après avoir acheté des fruits, avenue de Saint-Ouen et hésitait à retourner déjà chez elle rue Championnet. Personne ne l'y attendait. Son regard flottait entre les pelouses. Les autres bancs étaient occupés par d’autres solitaires plongés dans leurs pensées. Et soudainement, sans raison, ses yeux avaient glissé sur le sable gris à quelques mètres devant elle. Elle l’avait vue alors déboucher de sa démarche cahotante, presque handicapée. Elle n’avait pas pris conscience tout de suite de ce qu’elle apercevait… Une tortue. Une tortue mi verte, mi jaunâtre d’une quinzaine de centimètres de long, se dandinant, traînant comme on dit sa carapace. Etonnée, Mélaine ne put s'empêcher de penser à Joël. il lui aurait certainement dit : « Quelle plaie cette maison à emporter partout ; s’il fallait faire de même…». La bête en tout cas allait tranquille, vers un but d’elle seule connu. Mélaine la suivait des yeux, fascinée. Que faisait donc cette tortue, seule dans ce jardin public ?
Ce n’est que peu à peu qu’elle perçut une voix de femme marmonner « Tu ne pourras pas dire que je ne t’ai pas sortie aujourd’hui ! Hein ! Tu en profites bien dis donc ». Relevant la tête, Mélaine découvrit une vieille femme, vêtue avec soin, endimanchée, qui trottinait de biais derrière la tortue. Elle tenait d’une main un sac en plastique et de l’autre un mini transistor réglé qui crachotait les paroles indistinctes d'une radio périphérique. De temps à autre, la femme s’asseyait sur un bord de pelouse, attendant mélancolique que l’animal reprenne de l’avance ou la rattrape.
A un moment donné, la vieille femme s’assit sur un bout de banc, tripota le sac en plastique, fouilla dedans et en sortit victorieuse quelques feuilles de salade et une endive. Elle les brandit en direction de la tortue, comme pour l’attirer vers elle, puis déposa le tout par terre. La tortue ne se fit pas prier, rappliqua à son rythme et se mit à dévorer ce déjeuner sur l’herbe.
Puis, subitement détachée du sort de la tortue, la femme se mit à écouter sa radio. « Et blablabla, et blablabla », discourait-elle, en faisant des moulinets de son bras libre dans l’espace chauffé de ce milieu de journée.
A l’extrémité du banc, une autre femme autour de la soixantaine lisait, indifférente aux gesticulations de la vieille, une revue féminine. Un peu plus loin, un Maghrébin, sans doute à la retraite, la tête appuyée sur le revers de la main, semblait songer, peut-être à son pays ou à ses anciens copains de boulot, à une épouse évanouie ou à son estomac qui faisait des siennes.
Un peu plus loin encore, sur une autre pelouse, un jeune couple, bien comme il faut, s’entêtait à déposer un nourrisson de quelques semaines dans les bras d’une fillette de 3-4 ans, dont le sourire forcé se transforma en rire avant de se figer enfin pour satisfaire à la photo du père et aux futurs souvenirs de la mère.
Mélaine avait balayé du regard tous ces gens, mais elle était aimantée par cette femme et la tortue. Celle-ci s’appelait « Betty Joly ». Enfin, c’est ainsi que la vieille lui adressait la parole. « Tu te régales, hein Betty Joly. Tu auras eu un sacré repas, non ? Profite, ma belle ! Profite ! O, n'a pas tous les jours 20 ans». En prononçant ses mots, la femme présenta le côté gauche de son visage au soleil et Mélaine s’aperçut, effarée, que toute la peau en était boursouflée, rose vif, malade… comme un psoriasis géant qui se serait développé et aurait enflé récemment. Et de profil, la femme ressemblait tout compte fait à sa tortue. Mélaine se sentit mal à l’aise devant ce mimétisme. Elle chercha autour d’elle quelqu’un avec qui partager, ne serait-ce qu’un instant, son désarroi. Mais comme on approchait de 13 h, la famille heureuse était partie, la lectrice et le vieil arabe, eux aussi avaient disparu.


Photo empruntée au blog : vinsurvin.blog.20minutes.fr

Mélaine était seule, non loin de la femme à la tortue dont la radio continuait de grésiller. La vieille avait fermé les yeux et balançait sa tête de gauche à droite, ayant oublié pour un temps sa bestiole. Il semblait même qu’elle fredonnait l’air d’une chanson connue. Du Trenet peut-être…
Mélaine ressentit alors sa solitude et toutes les autres qui traînaient dans ce jardin, et au-delà dans les rues, et aussi à l’intérieur de ces petits appartements du quartier Guy Moquet. Elle-même, depuis le départ de Joël, attendait les dimanches avec cette résignation qui caractérise ceux accoutumés à ne vivre qu’avec eux-mêmes. La femme, quant à elle, venait à nouveau de se lever. Elle avait récupéré sa tortue qu’elle tenait distraitement dans l’une de ses mains, et s’éloignait lentement en boitillant légèrement vers la grille d’entrée.
Mélaine crut un moment qu’elle s’était retournée et qu'elle avait entrevu un vrai visage d’écailles et un bec corné.
Elle courut vers la femme afin de s’en assurer et de se rassurer. Elle l’interpella : « Madame, Madame ! ». La vieille s’arrêta. Mélaine aussi à quelques pas derrière elle. « Qu’y a-t-il donc ? » demanda la femme sans se retourner.
Mélaine bafouilla : « Rien, non rien. Enfin… oui… c’était la tortue, je la trouve très… très sympathique... »
« Ma Betty Joly, n’est pas une tortue.» éructa-t-elle. «Elle n’a que l’apparence de l’animal. En vérité, c’est ma fille ». Et elle continua sa route en psalmodiant « Ma Betty Joly n’est pas une tortue… ». Mélaine resta immobile un moment, puis reprit le chemin de chez elle, où l'attendait un reste de viande froide et quelques tomates. Et sans doute aussi un yaourt.

jeudi 6 mars 2008

L’entrecôte

Vous connaissez sans doute la chanson des Frères Jacques, L'entrecôte... Je ne sais pas si j'avais en tête cette chanson lorsque j'ai écrit ce texte. Mais je crois que ces paroles devaient avoir fait date dans ma mémoire. Bien sûr, mon histoire se passe dans le 18ème arrondissement et se déroule dans un bus, comme dans Exercices de style !



La rue de la Chapelle en 1919 et le "bus" de l'époque


Le bus bondé progressait lentement rue de la Chapelle. La vieille femme avait agrippé la manche de son voisin. Elle s'adressa à lui avec conviction et amitié ponctuant son discours d’une légère tape régulière sur son genou. Celui-ci, embarrassé, jetait furtivement des regards vers les autres voyageurs qui restaient absorbés, semble-t-il, par le spectacle de la rue.

"C’est qu’à 22 ans, ça mange, dites-donc.
Tenez, la dernière fois que je l’ai vu, c’était, attendez donc, en mars... Non, en février. Il était venu. Il couchait chez sa grand-mère. Vous ne la connaissez pas, bien sûr. Ca n’a pas d’importance d’ailleurs.
Bon, eh bien, il est venu prendre un repas chez moi. C’était convenu comme ça. Quand il était petit déjà, il venait prendre un goûter de temps en temps. Bref, je lui dis quand il arrive
- “Qu’est-ce que tu veux manger à midi ?”
Alors il me répond :
- “Ecoute mamie - il m'a toujours appelée mamie. Ecoute mamie, je mangerai bien une entrecôte, parce que là-bas, c’est pas tous les jours qu’on en a”.
Pourtant vous savez, il est avec les sous offs et il connaît bien les cuisiniers aussi. M’enfin bon. C’est toujours pas comme chez soi. Je lui dis d’accord, je vais acheter une entrecôte.
Ah ! Elle était belle, cette entrecôte. Pensez, je l’avais payée 40 francs. Pour une belle entrecôte, c’était une bien belle entrecôte. Je l’avais cuite à point, comme il l’aimait. C’est ce qu’il avait demandé : “A point, mamie. Ni trop cuite, ni pas assez”.
Je lui amène sur la table. Moi, je m’étais pris un petit haché. Pour mes dents, vous comprenez. Bref, je pose l’entrecôte sur la table, puis je m’en retourne chercher un couteau à la cuisine. Il avait déjà eu son entrée, pensez bien. Je sais plus ce que c’était. Peut-être une tomate vinaigrette et de l'oeuf dur. Qu’importe. Bon, j’arrive donc avec mon couteau et je vais pour lui en couper un bout de son entrecôte.
- “Qu’est-ce que vous faites là, Mamie ?” qu’il me dit.
- “Je t’en coupe un bout pour ce soir. Pour que t’en remanges, tiens !” que je lui réponds.
Alors il a ri et m’a dit : “Mais, Mamie, je vais vous la manger tout d’un coup ce midi votre entrecôte”.
Pensez une entrecôte comme ça ! une entrecôte à 40 francs ! Eh bien si, Monsieur, il me l’a toute mangée ! D’un coup ! Moi qui mange comme un piaf. A mon âge, vous me direz. Tenez, je le vois encore se la découper et se l’envoyer en un repas !”.


mardi 4 mars 2008

Rue Doudeauville


Cette rue du 18ème arrondissement dans le quartier de la Goutte-d'Or a vu se dérouler mon enfance, puisque mes grands-parents y habitaient et me gardaient bien souvent.
Voici la rue au siècle dernier, au niveau du pont qui surplombe la voie en provenance de la Gare du Nord. Les enfants y regardent toujours passer les trains. D'où ce texte écrit en plein été...

Sur le pont Doudeauville, une nuée de petites Africaines poursuivaient des voletées de coccinelles. Cette année-là, en plein mois d'août, les bêtes à bon Dieu avaient envahi la capitale sans qu'on se l'explique. Les gamines, quant à elles, cherchaient comment combattre l'oisiveté forcée d'une enfance à Paris pendant les vacances. Cantonnées et livrées à la rue, elles allaient, venaient, couraient, s'essoufflaient et repartaient comme les insectes qu'elles poursuivaient.
Avec leurs robes bariolées, leurs petites têtes chocolat aux cheveux bien tressés, elles remontaient trottoir après trottoir, chapardant parfois un fruit à l'épicier arabe, lui aussi ouvert tout l'été, ou jouaient dans un caniveau au maigre filet d'eau.
"Allons voir les chats près du terrain vague de la voie ferrée", s'écria soudain l'une d'entre elles.
Et elles s'échappèrent en poussant des petits cris effarouchés et excités, séduites à cette nouvelle idée de vagabondage.


lundi 3 mars 2008

Les fêtes foraines

Lorsque les fêtes foraines sont sur le point de fermer, abandonnées peu à peu, l'atmosphère y est toute autre. C'est l'heure où j'aime y passer. Cela vous vaut un texte écrit il y a quelques années déjà.

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La fête à Neu neu


Illuminé encore, un manège fonctionnait dans le vide. Il était minuit passé. La fête était désertée. Cinq vieils adolescents sur des chevaux de bois tournoyaient au son de valses de Vienne désuètes et langoureuses. Le phono crachotait, mais n’empêchait pas les enflures de la musique.
Tels des pantins, ces trois hommes et deux femmes se laissaient enivrer par le tournis. Ils poussaient des cris et riaient. Ils se trouvaient comiques et attendrissants, sortis d’un film italien dérisoire et grotesque.
Quand le manège se figea, ils se décrochèrent de leur monture, en douceur, légèrement empotés, et repartirent éméchés et nostalgiques, s’accrochant les uns aux autres dans les allées silencieuses et solitaires.
Les lueurs des lampadaires projetaient sur eux les ombres menaçantes et prometteuses des stands et des machines infernales. Solidaires de quelque passé commun, ils cheminaient sans hâte et sans désir.




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dimanche 2 mars 2008

Au jour le jour...

Afin d'éviter un exhibitionnisme excessif, je ne vous raconterai pas ici ma vie.
En revanche, je déposerai des textes que j'aime appeler "instantanés". Ceux-ci me viennent au fil des journées et des regards posés sur le monde.
Ce blog m'obligera à prendre la plume (ou plutôt à tapoter sur mon clavier) pour donner forme à mes lubies, observations, digressions, caprices et autres billevesées...
Sans doute oserai-je quelques photos aussi.
Voilà la "ligne éditoriale" de ce blog et une petite fantaisie pour ce dimanche :

Donne-moi la lune, disait-elle
ou bien la varicelle

Enfin, quelque chose d'immatériel

Il la regarda de travers
presque à l'envers
et lui déclara doctement
"Mais le chat a quatre pattes
Pas une de plus, pas une de moins
C'est en tout cas ce que je crois."





samedi 1 mars 2008

Histoire de gants

Tapis sous la banquette

Ils se dérobaient à mes mirettes

Lorsque subitement je les vis

L’un d’eux s’écria : « Nous sommes pris »

A mon avis, ils s’étaient enfuis

Pour aller vivre leur vie.

L’un aussitôt me prit la main

L’autre s’empara de mon sein

Je les traitai d’impertinents

Et les trouvai fort extravagants

Ils dirent appartenir à un certain gamin

Bref, ils faisaient les malins…

Car il y a fort longtemps

que je ne vois plus d'enfants

Ils dorment désormais au fond de ma besace

Où je les ai jetés de guerre lasse.