samedi 23 mai 2009

Une bonne copine



Joëlle Scécommoi a tout vu, tout rencontré, tout vécu, … mieux que vous et avant vous. Enjouée, humaine, compréhensive, compatissante, elle est prête à bondir dès que vous prenez la parole. Car… elle a eu la grippe, quand vous n’aviez qu’un simple rhume. Elle a été à Agadir l’année où vous commenciez à y penser… Elle a aussi serré la main à Mitterrand lorsque vous peiniez à l’apercevoir dans la foule. Elle a lu et détesté Houellebecq avant que la critique ne le découvre et que vous en ayez entendu parler ! Bien sûr qu’elle a une tendinite, du moyen fessier même, et que sa tension n’est pas ce qu’il faudrait… Qui d’ailleurs pourrait s’en prévaloir. Vous ne placerez pas encore aujourd’hui votre insignifiante cruralgie. Quant à ses insomnies, elle ne vous en parle pas… Enfin, si, justement, elle allait aborder le sujet au moment où vous tentiez de confier combien hier soir vous eûtes du mal à vous endormir !
Joëlle a une multiple famille aux ramifications incroyables. De plus, elle a des voisins qu’elle connaît bien et des amis sans nombre qu’elle fréquente régulièrement. De fait, lorsque votre fils ne rentre pas deux soirs de suite, elle a un neveu, une cousine ou la fille d’une amie qui a fugué il y a deux mois… Quand vous hésitez sur l’achat d’un portable, le petit-fils de son beau-frère a déjà fait le bon choix… Elle vous en rend compte aussitôt. Son frère est au chômage ou va l’être ou l’a été ; sa mère est en maison de retraite comme la vôtre et sa belle-mère a une aide à domicile comme votre tante ; son frère (le petit, car elle en a deux) a divorcé et cela s’est bien passé, contrairement à sa sœur pour qui ce fut une galère pas croyable… En conséquence, comment raconter votre séparation à l’amiable si peu passionnante ?
Néanmoins, dans votre petit groupe, Joëlle Scécommoi vous manifeste une attention pleine d’égards lorsque vous débutez une phrase. Elle paraît toute ouïe. Elle attend l’attaque de votre récit. Mais à la première respiration, à la première pause que vous vous accordez, elle s’insinue promptement : « C’est comme moi », dit-elle avec un air entendu tandis que l’auditoire se tourne vers elle et vous relègue à l’arrière-scène.

vendredi 6 mars 2009

Un Américain à Paris



C’était au Select. La serveuse m’avait déjà demandé une première fois : « Vous êtes seule ? », au moment où je m’asseyais à une table. Elle était revenue à la charge cinq minutes plus tard : « Vous êtes vraiment seule ou vous attendez quelqu’un ? »
C’est dans des moments pareils que je me rends compte qu’il me manque toujours… Il était ce qu’il était, mais je n’étais pas une femme seule.
Certains de mes amis ont déclaré péremptoirement que c’était une chance pour moi quand Ben m’a fait comprendre qu’il aimerait que je décide qu’on se sépare… Les amis ont soit disant toujours raison pour vous. Mais, moi, j’ai toujours déraisonné. Surtout avec les hommes.
D’ailleurs, ce qu’ils veulent partager avec vous à partir de la quarantaine, c’est le « meilleur », pas le reste. Ben partageait cette idée… Seulement, il m’a laissé le pire et est partie pour le meilleur avec une autre !
Ma dernière folie en date a été de m'asseoir à côté d'un homme à la terrasse d'un café de Montparnasse, à l’angle du boulevard Raspail et juste parce qu’il lui ressemblait ! Il avait peut-être la barbe plus blanche, mais il avait sa carrure, les mêmes lunettes qui lui descendaient sur le nez, un air intellectuel flou et puis surtout... il devait être Américain. Je l’ai senti tout de suite. J’avais envie qu’il le soit.
Et pourtant comme il avait été fou de moi… au début.
- C’est le démon de midi, m’avait dit Ben, pour expliquer sa passion.
- le quoi ? avais-je demandé.
- la Bible explique que c’est le désir sexuel qui s’empare des hommes vers le milieu de leur vie.
- Et ça s’arrête à midi cinq alors ? avais-je rétorqué.
- Avec toi, le lendemain, midi revient... avait-il susurré.
J’avais trouvé cela si merveilleux… Seulement le temps n’est plus ce qu’il était et la pendule s’était arrêté à midi moins cinq.
— Si tu trouves l’homme idéal, t’as qu’à l’empailler et le mettre en cage…, m’a toujours dit Victor, un vieux copain.
Je me suis assise donc à une table qui me permettait de l’observer sans en avoir l’air. Comme moi, il attendait le garçon. Il ne m’a prêté aucune attention.
Il l’a hélé à plusieurs reprises. Lorsque le serveur est venu, l’inconnu a commandé une salade paysanne et un café allongé d'eau chaude. J’ai bien reconnu alors cet accent outre-atlantique. Mieux, il y avait en filigrane dans cette voix un peu efféminée comme une nuance d'excuse à ne parler qu'imparfaitement le français. Comme le faisait Ben. Le garçon m’a alors demandé ce que je voulais. Il a répété deux fois sa question. A haute voix, j’ai commandé un coca. L’inconnu n’a toujours pas sourcillé. Il regardait distrait les passants. Une fois le garçon revenu, avec la commande, il a déployé un dossier sur la table ronde, après avoir méticuleusement replacé ici la tasse de café et le petit pot d'eau, plus à droite la copieuse salade de brasserie. J’ai jeté un coup d’œil sur les feuilles manuscrites. Il s'agissait d'un texte en anglais. Je l’aurais parié. Il s’est mis à le corriger consciencieusement d'une petite écriture fine... très proche de celle de Ben.
Je me suis approchée un peu pour voir. J’ai — je crois — relevé une allusion à Sartre.
Il n’a pas daigné un instant relever la tête. Pourtant il aurait dû remarquer que je m’intéressais à lui. Il avait pourtant l’air curieux et dévisageait certaines personnes, lorsqu’il quittait un instant ses corrections.
Moi, il m’ignorait complètement. Cela m’a paru être un signe de plus que Ben ne reviendrait plus jamais et resterait là-bas en Amérique, ce pays que j’avais toujours détesté avant de le connaître.
Derrière moi, je débusquais un autre touriste. Ce devait être un jeune Portugais qui devisait avec une femme assise à une autre table. J’ai entendu qu'il critiquait les Américains et leur impérialisme au Brésil, vantait les attitudes françaises et déplorait la pollution mondiale. J’ai entendu qu’il invitait la femme à dîner. Elle déclina, retenue, dit-elle par un engagement... Plan foireux, avait-elle dû penser…
Pendant ce temps, l'Américain à Paris dînait avec appétit. Il enfourchettait sa frisée avec difficulté à l'aide d’un morceau de pain de campagne. Il s'aida à différentes reprises de ses doigts. Il avait la main fine, comme un pianiste, ce qui rendait incongrue cette façon de manger un peu rustre. Il laissa sur le bord de son assiette le jaune de l'œuf, le gras du jambon cru et les lardons. Il faisait attention à ce qu’il mangeait. Pour un Américain, c’était atypique. « Du cholestérol déjà ? », ai-je pensé. Puis apparemment satisfait, il s’est essuyé longuement les lèvres qu'il avait visiblement minces sous les poils de la barbe et reprit son dossier. Désespérant.
Les pires, ce sont ceux qui vous déclarent les yeux humides : « je n’aime pas faire souffrir ». Ceux-là vous pouvez en être sûrs, ils vous feront pleurer à en crever. Les hommes sont nos meilleurs ennemis, m’a déclaré un jour ma secrétaire…
Quand je me suis levée, il n’a pas eu un regard vers moi.
J’étais soulagée de voir Suzanne qui me cherchait près du kiosque à journaux où l’on avait rendez-vous, son Monde à la main. Je me suis sentie pleine de gratitude car j’ai pu quitter ce café dignement pour la rejoindre. Et il pouvait bien maintenant me découvrir et me suivre des yeux, j’étais de dos et ne m’en rendrais pas compte…

vendredi 13 février 2009

Albert Leliseur



Monsieur Albert Leliseur ne peut être qu’un intellectuel puisqu’il s’adonne d’abord et avant tout à la lecture systématique du Monde. Pas un instant ne peut être perdu pour cette immense tâche. Mais cela ne s’arrête pas là : à la moindre pause dans son existence, Albert Leliseur … s’empare d’une revue (peu importe laquelle), d’un roman, d’un ouvrage savant ou même d’une bande dessinée !
Dès le saut du lit, en mettant ses chaussettes, le voilà qui a saisi le supplément du Monde. Et il continuera en prenant son thé du matin ou en faisant ses besoins quotidiens.
Quelle que soit sa destination, lorsqu’il sort, Albert Leliseur emporte quelque chose à lire. Car dans le métro, même pour trois stations, il pourra tout de même, survoler la une, passer en revue les titres et pourquoi pas absorber un ou deux paragraphes, voire digérer un édito ou un billet d’humeur.
Au théâtre, avant que le rideau ne se lève ou au cinéma, avant que la lumière ne s’éteigne, Albert Leliseur a le nez dans les textes. Tenez avant dîner, il a bien le temps de parcourir le sommaire de cette brochure… Et si à table il se retient, c’est que madame est là. Heureusement les infos à la télévision ou à France Culture meubleront ces instants.
Avant de dormir, inutile de le préciser, il a trois bouquins au moins à sa disposition et une pile de magazines à son chevet. Lorsque le sommeil le prendra, il éparpillera toute cette littérature à terre.
Si la lecture intégrale des articles de presse est pour lui incontournable, celle des autres ouvrages s’apparente à un picoré de poulet de basse cour : voyons ces quelques pages, le mot de la fin, l’avant-dernier chapitre, l’introduction et puis, au petit bonheur la chance, ici ou là…
Manie, frénésie de la connaissance, crainte du vide ? Albert Leliseur ne prendra pas le temps de s’interroger, car à peine a-t-il évoqué la question qu’il est à nouveau en train de zoomer ou zapper sur le site d’un journal en ligne…

lundi 9 février 2009

Gourmandises

Ma grand-mère Georgette était une gourmande. Nous allions souvent jusqu’à la rue Ordener en face du square Clignancourt les jeudis de printemps pour qu’elle puisse à la Banquise, glacier réputé, déguster un café liégeois. Alexandre, mon grand-père, sirotait une boisson (une citronnade ?) et refusait de prendre une glace en s’écriant « Mais manges-en donc toi, puisque tu les aimes tant ! ». Grâce au ciel, j’héritais d’un sorbet à la fraise : je restais pantoise devant le glacier lorsque de sa spatule, il redressait dans la coupe en inox mon sorbet le faisant ressembler à un voilier rose sur une mer rose…



Dans la boulangerie du 54 rue Doudeauville, chez les descendants des Maigné, tous les dimanches, ma grand-mère envoyait mon grand-père acheter des « Paris-Brest », son dessert préféré à elle ! J’ai encore, comme Marcel sa madeleine, le goût délicieux de la crème praliné mousseuse entre deux pâtes à choux, saupoudrées de pralin et de sucre glace qui laissait des traces sur les lèvres et jusqu’au « museau », disait mon grand-père…

En revanche, le jeudi, ma grand-mère avait décidé une fois pour toutes que je raffolais des chaussons aux pommes… Et à goûter, puisque je n’avais pas osé la décevoir, je mangeais jusqu’à l’écœurement cette viennoiserie souvent encore tiède, bourrée de compote trop sucrée qui me dégoulinait sur les mains et me poissait les doigts... Combien de fois, ai-je eu une envie pressante à l’heure du goûter et n’ai-je jeté par bribes cette pâtisserie ? Aujourd’hui encore, je garde un sentiment coupable pour ces morceaux sur lesquels je tirais subrepticement et rapidement la chasse d’eau…

vendredi 28 novembre 2008

Vieilles dames du temps passé

Vieilles dames du temps passé
Serviettes à thé gâteaux fourrés
Où vous en êtes-vous allées ?

Vieilles dames du temps enfui
Lavande au fond du lit
Sur un mur le crucifix
Où donc êtes-vous parties ?

Vieilles dames toutes en noir
Draps blancs au fond d'une armoire
Tisane du soir et teint d'ivoire
Etait-ce là toute votre histoire

Les plats mijotés du dimanche
La confiture de mûres
Vos dentelles fanées et vos mille chimères
Un frère mort à la guerre

Vieilles dames du temps écoulé
Nappes brodées et clairs tabliers
Avec vos refrains démodés
et vos amants du carnet de bal tirés

Sur ces cartes photos cornées
Vous souriez vous êtes figées
Et au fond du grenier
La malle s'est refermée
Emprisonnant l'odeur d'un temps passé.

jeudi 16 octobre 2008

La confiture de cynorrhodons, conte d'automne

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La vieille femme s’était levée tôt et les attendait depuis. Cependant, quand les trois voitures émergèrent du brouillard et qu'ils envahirent son univers dans un fracas de portières claquées, de rires d'enfants, de retrouvailles bruyantes, de cris stridents, elle se demanda si elle avait vraiment souhaité leur venue.
Dès le début de l’après-midi, les hommes demandèrent : « Quel est le programme ? ».
— Je pensais que nous pourrions faire de la confiture de cynorrhodons, dit-elle d'une voix douce. Novembre est l'époque rêvée... juste quand les premières gelées sont venues.
— Qu'est-ce que c'est que cette bestiole ? s'esclaffèrent-ils.
— C'est un mets de sorcière ? demanda Gil, en tirant la vieille femme par son gilet.
Les femmes de leur côté se réjouirent : on était venu pour prendre l’air. Cela ferait du bien aux gosses.
Ils n’eurent pas à choisir de direction. La femme les entraîna d’office le long des chemins montants qui bordaient la forêt derrière la maison et qui conduisaient vers la colline aux sangliers. Depuis peu la forêt avait progressivement pris ses teintes d'automne, révélant ses longues boucles fauves de femme. Seul ici ou là, un arbre était resté vert. Dans une semaine, les feuilles seraient toutes à terre.
Elle dirigeait sans un mot le groupe. A un moment donné, elle stoppa net et leur désigna les fourrés d'églantiers où leurs mains s'écorchèrent dès qu'ils commencèrent à cueillir ce petit fruit oblongue, vermillon, luisant, justement appelé cynorrhodon. Ils avaient beau tous cueillir, couper, arracher, détacher, encore cueillir et recommencer, la femme leur répétait : « Il n'y en a pas encore suffisamment... » Alors, elle les emmena sur d'autres chemins creux en plein champs où là encore ils reprirent la cueillette. Puis le long de la route qui menait aux ruines du vieux château... puis sur celle qui allait au village... puis sur celle qu'on nommait la voie des lièvres... puis... puis... Bien évidemment, plus personne ne manifestait d'entrain. La promenade n'en était plus une : les enfants se laissaient pousser-tirer en maugréant et pleurnichant, les hommes rêvaient de l'heure de l'apéritif, et les femmes tout en criaillant et s'agaçant sur leur marmaille s'inquiétaient d'un dîner qui ne serait jamais prêt. La vieille femme allait d'un pas tranquille et sûr, cueillant inlassablement les fruits rouges, ne sentant apparemment pas les griffures des épines. Parfois, elle tirait à elle le panier de l’un ou de l’autre, secouait la tête et on repartait.
Alors que plus personne n’y croyait, subitement, après un dernier coup d'oeil aux contenus des paniers d'osier, elle décréta : « Nous en avons assez ». L'atmosphère s'en trouva ragaillardie et ils rentrèrent d'un bon pas vers la demeure morvandelle.
Une soupe de légumes était sur le feu. Viandes et fromages attendaient disposés sur des plats en grès. Quelqu’un avait dû passer durant leur absence. Le repas du soir était achevé depuis un moment, la vaisselle essuyée et pour la veillée, des projets de jeux, de lecture, d'ouvrages de dames, de conversations sérieuses d'hommes s'annonçaient. Mais la femme s'écria : « Au travail ! Pas de temps à perdre, vous partez demain soir et nous n'aurons pas trop de cette soirée pour la première étape... ».
Elle distribua à chacun des adultes un petit couteau pointu et d'un geste leur montra ce qu'elle attendait d'eux : couper l'extrémité marron du fruit, l'ouvrir en deux et d'un grattage deux à trois fois répété extraire les graines et poils contenus dans les deux moitiés du fruit ouvert. « Ces petits cils semblables à ceux des yeux d'un enfant blond sont redoutables, ajouta-t-elle. Je vous conseille de remonter vos manches jusqu'aux coudes, de ne pas vous frotter les yeux, ni d’essuyer vos mains n'importe où. Sinon, démangeaisons, picotements, voire brûlures seront votre lot et pour un bon moment ». Les hommes ricanèrent. Les femmes retroussèrent leurs manches, tandis que les enfants battirent des mains à l'idée du poil à gratter...
Une heure après, chacun se plaignait de crampes dans les pouces, trouvaient ces irritations insupportables, s'interrogeaient régulièrement sur la nécessité de continuer en déclarant que peut-être on en avait trop ramassé. La vieille femme, sourde aux discours, continuait : elle coupait, ouvrait, évidait, grattait, indifférente au brouhaha contestataire qui l'entourait. Sa ténacité qu'aucun quolibet n'atteignait, les empêchait de tout plaquer là.
Elle gardait les yeux baissés sur sa tâche et Gil qui s'en était subrepticement approché lui demanda à voix basse : « Dis, à quoi tu penses quand tu fais ça ? ».
Le lendemain matin, ils furent réveillés par le bruit d'une eau courante et le tintement de casseroles. Lorsqu'ils descendirent dans la cuisine, les uns derrière les autres, elle était déjà là : l'eau du robinet coulait sur une partie des fruits en passoire sur l'évier tandis que d'autres trempaient dans des saladiers de faïence. A l'aide d'une curieuse écumoire, elle enlevait les derniers poils flottant à la surface de l'eau. Ils prirent leur petit déjeuner dans un coin de la cuisine, de peur de la déranger et prêts aussi à s'éclipser dès la dernière goutte avalée.
— votre café fini, dit-elle, j'aurai besoin de bras pour tourner les moulins.
— quels moulins ? demandèrent-ils.
Leur question n’obtint aucune réponse. Ils aperçurent alors sur la cuisinière de fonte des marmites dans lesquelles mijotaient d'autres fruits encore, qui dégageaient quand on s'en approchait une odeur étrange de tomates trop mûres, une odeur douceâtre et sucrée, légèrement écœurante.
— Vous mettrez d'abord une grosse grille dans ce moulin à légumes et vous passerez les fruits ; puis vous changerez et mettrez la grille moyenne ; enfin, vous recommencerez encore une fois avec la petite grille fine que voilà.
— On dirait l'histoire des trois ours, remarqua Gil.
La matinée s'écoula ainsi à passer et repasser les fruits dès qu'ils avaient ramolli dans leur première cuisson.
Le déjeuner terminé, on s'apprêtait à un après-midi paresseux. C'était sans compter avec la vieille.
— Nous arrivons au bout de nos peines, leur dit-elle.
« Allez me chercher au grenier les bassines de cuivre suspendues et apportez-les donc », précisa- t-elle en se tournant vers les hommes. « Pesez bien le sucre et les fruits », intima-t-elle aux femmes. Elle les fit ensuite mêler délicatement sucre et purée de fruits. La marmelade rougeâtre, un peu répugnante, qui exhalait toujours une odeur suave de bouillie, s'épaississait peu à peu dans les bassines. « Qui veut tourner ? », demanda-t-elle, tendant à ceux qui l'entouraient de longues spatules de bois ; ça attache facilement, il faudra tourner tout le temps de la cuisson. Attention aussi, ça gicle et ça brûle ! »
Ils étaient plantés là chacun devant son récipient, touillant, agitant ce magma informe qui évoquait de la lave de volcan en éruption.
Grand maître des cérémonies, elle vérifiait que l'on remuait convenablement, que l'on pensait à écumer. Les femmes avaient nettoyé, lavé, ébouillanté des pots de verre, récupération de bocaux à moutarde, cornichons ou légumes, et les enfants, eux, s'appliquaient à recopier sur des étiquettes ce mot semé d'embûches « CYNORRHODON ». Gil, appliqué, se mordillant la langue, y ajoutait dans le coin supérieur gauche de l’étiquette un dessin symbolisant l'églantier.
A la minute précise qu'elle seule pouvait probablement déterminer, elle décréta : « c'est bon, la cuisson est achevée ».
Ils ne purent s'empêcher d'exprimer leur soulagement par des étirements, bâillements appuyés, mimiques, boutades, … Les rires étaient nerveux. Et l'instant d'après, ils ne purent pas non plus s'empêcher d'admirer la femme qui, d'une louchette assurée, remplissait à un centimètre du bord tous ces pots alignés sans que rien ne débordât ou dégoulinât.
Le soir venu, la longue table de bois de la cuisine était devenue encombrée de pots. La confiture refroidissait. Cela les obligea pour leur dernier repas en commun à dîner rapidement, tassés les uns sur les autres, au fin fond de la pièce. Ils ne tardèrent pas à faire leurs adieux, mais avant durent charger les pots dans les voitures.
— Bonne route et soyez prudents, leur murmura-t-elle, avec une sorte de tendresse retenue. — Vous nous donnez tous ces pots ? Vous en êtes sûrs ? Vous n'en gardez même pas un ? s'écrièrent-ils.
Elle secoua la tête, imperturbable. Un petit sourire narquois cependant passa fugitivement sur ses lèvres quand, insistant, Gil lui demanda :
— Vous n'avez donc personne d’autre à qui en offrir ?

mercredi 8 octobre 2008

“Mon père, ce héros au sourire si doux”, etc.




Henri-Jean s’était installé au milieu d’elles deux.
C’était un homme à femmes. De la plus belle espèce, selon sa fille. Ses frasques duraient depuis trente ans. L’âge n’avait aucune prise. Juliette trouvait ça plutôt drôle. Pauline, moins. A l’entrée de la salle, elle lui avait glissé : “méfie-toi, mon père est redoutable dans l’obscurité !” Juliette avait ricané et lâché un “penses-tu” mi figue mi raisin.
Pour l’heure, il avait soigneusement plié son blouson de cuir sur ses genoux et après un bref sourire, s’était confortablement installé au fond de son siège. Rien à redire.
D’ailleurs, depuis que la lumière s’était éteinte, il était impassible. Sagement enfoncé dans son fauteuil. Quant à elle, elle était soigneusement immobile. Sur ses gardes.
Sans doute, sur l’accoudoir avait-il posé son bras proche du sien, si proche qu’il effleurait son propre bras. Elle en sentait la chaleur se dégager. Elle retint son souffle, mais volontairement ne bougea pas, de peur qu’il ne se méprenne sur ce mouvement. Cette présence était peut-être simplement aléatoire. Elle appela ses souvenirs à la rescousse. Quand elle allait au cinéma avec Jean-François ou Rodolphe, où mettaient-ils donc leur bras ? Elle n’y avait jamais prêté attention.
Elle jeta un regard furtif à l’homme, sans déplacer son bras. Il semblait suivre le film. Normalement. Elle se demanda quand même s’il l’avait fait exprès ou non. Délibérément, elle décida de bouger son bras de quelques millimètres, puis de le replacer dans sa position initiale. Elle voulait savoir. C’était si discret ce frôlement de leurs deux bras que ce pourrait être immédiatement l’occasion d’un “pardon, excuse-moi”. Il ne broncha pas.
C’était agréable cette proximité tout compte fait. Un peu troublant.
Elle eut l’intuition qu’il ressentait la même chose qu’elle, voire qu’il se rendait compte que ce voisinage ne lui déplaisait pas. En même temps, elle s’interdit de fabuler de cette façon. C’était ridicule. Ce n’était qu’un bras contre le sien. Cependant, ni lui, ni elle n’esquivait l’attouchement. Ce contact en devenait presque crispé, électrique. Pas si naturel qu’elle ne l’aurait cru au premier abord. Ou bien fantasmait-elle ? Le visage de Henri-Jean était détendu et serein. Mais subitement, elle prit peu à peu conscience qu’il lui transmettait des messages ; elle ressentait comme une tension du muscle de ce bras contre le sien. C’était imperceptible. Elle ferma les yeux pour se concentrer sur cette sensation qu’elle hésitait à interpréter. Elle eut confirmation de ce qu’elle avait deviné : ce bras contre le sien palpitait. Elle vacilla intérieurement. Il gardait ses yeux fixés sur l’écran mais presque aussitôt, lentement, il remua son bras comme pour le désengourdir. Une angoisse la traversa qui accompagnait le vide laissé à son côté. Croyait-il qu’elle avait mis son bras là exprès ? Le retirait-il définitivement ? Ses joues la brûlaient. Mais, en fait elle se racontait une histoire car elle savait la retombée imminente de ce bras contre le sien. C’est ce qui se produisit. Ce geste anodin lui confirma une progression inéluctable vers une rencontre.
Elle imagina cette main qui pendait là dans le vide glisser vers la sienne. Elle supputa la distance qui séparait leurs deux mains : dix centimètres peut-être.
Elle essaya de relâcher sa vigilance mais ne put se dérober à l’idée fixe qu’il allait oser. Sûrement. Sans doute ses tressaillements l’encourageaient-il. Avait-il néanmoins une autre pensée que celle de l’approcher ? Il était encore temps pour elle de se dérober et de sauver les apparences, de retirer brusquement son bras et de le mettre à l’abri. Elle tardait à se décider. Il restait impénatrable. Sa respiration semblait régulière. Elle soupira. Comme en écho, il remua sensiblement sa main et elle compta maintenant moins de dix centimètres. Leurs bras se frôlèrent. Elle avait le cœur en chamade. Il éprouvait probablement son émoi tandis qu’elle entendait ses hésitations. Mais, à son avis, il ne désarmais pas. Il guettait un moment propice. Il suffirait de peu de choses désormais pour qu’il franchisse l’espace rétréci.
Lorsque sa main s’abattit soudain sur la sienne, ce fut comme un soulagement partagé. Il la regarda à l’instant avec un sourire doux, avant de tourner de nouveau la tête vers l’écran, comme si rien ne s’était passé.
Alors le manège de la main commença. Les doigts de l’homme esquissaient une ronde, redessinaient un à un chacun de ses doigts, puis s’arrondissaient dans sa paume. Ils s’attardaient sur les coussinets des extrémités de son pouce ou de son index et renouvelaient leurs pressions autour de sa main. La main s’écartait alentour et venait resserrer son étreinte. Avec légèreté, elle redoublait de douceur au creux du poignet, là où la peau est tendre. Il lui communiquait lentement le désir d’une plus grande intimité. Ce va-et-vient était incessant et insistant. La main entière de l’homme venait se joindre à la sienne brièvement, puis reprenait ses affleurements comme une onde fugitive pour étreindre et frôler à nouveau.
Du revers de ses doigts, il caressa un instant le dessus de sa cuisse puis il en abandonna l’idée pour reprendre, sans hâte et tendrement, sa balade.
Le moindre remuement était attentif. Le déplacement était soutenu et délicat.
Au bout d’un moment, elle s’adapta aux circonvolutions de l’homme et se mit à son tour à lui caresser la main jusqu’à ce que leurs gestes soient à l’unisson, sans tremblement aucun. Parfois, leurs doigts se croisaient et prenaient du repos. Elle percevait alors le frémissement de son compagnon et elle inclinait un tantinet la tête vers son épaule, comme pour lui confirmer leur trouble.
Lorsque la lumière les surprit, ils se regardèrent comme étonnés. Elle se rappela que Pauline avait été à la droite de son père durant toute la séance. Celle-ci avait le regard dur, presque inamical d’une enfant injustement prise à témoin. Juliette sut immédiatement qu’il fallait en rester là et que cette aventure n’aurait été que du cinéma.